1872 |
Trois articles d'Engels, publiés dans le Volkstaat de Leipzig en 1872 |
La question du logement
1872
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Préface
PRÉFACELes pages qui suivent sont la réimpression de trois articles que j'ai écrits en 1872 pour le Volksstaat [1] de Leipzig. C'était l'époque où la manne des milliards français se déversait sur l'Allemagne ; l'État remboursait ses dettes, on construisait des places fortes et des casernes, on renouvelait les stocks d'armes et d'effets militaires ; brusquement, le capital disponible, tout autant que la masse d'argent en circulation, se trouvèrent considérablement accrus ; tout ceci à un moment où l'Allemagne faisait son entrée sur la scène mondiale non seulement comme " empire unifié ", mais aussi comme grand pays industriel. Les milliards donnèrent à la grande industrie alors à ses débuts un puissant essor ; ce sont eux surtout qui amenèrent après la guerre la brève période de prospérité si riche en illusions, suivie aussitôt du grand krach de 1873-1874, par lequel l'Allemagne s'affirma comme un pays industriel capable d'affronter le marché mondial. L'époque à laquelle un pays de vieille culture passe ainsi avec une rapidité, encore accélérée par des circonstances si favorables, de la manufacture et de la petite entreprise à la grande industrie, est aussi par excellence celle de la " pénurie de logements ". D'une part, des masses de travailleurs ruraux sont brusquement attirés dans les grandes villes qui se transforment en centres industriels ; d'autre part, la construction de ces vieilles cités ne correspond plus aux conditions de la grande industrie nouvelle et du trafic qu'elle détermine ; des rues sont élargies, on en perce de nouvelles, et des voies ferrées traversent les cités. Dans le même moment où des travailleurs y affluent en foule, on démolit en masse les habitations ouvrières. De là, une brusque pénurie de logements pour les travailleurs et pour le petit commerce et l'artisanat qui dépendent de la clientèle ouvrière. Dans les villes qui d'emblée furent des centres industriels, cette pénurie est pour ainsi dire inconnue. C'est le cas de Manchester, Leeds, Bradford, Barmen-Elberfeld. Par contre, à Londres, Paris, Berlin, Vienne, elle a pris en son temps une forme aiguë et elle persiste le plus souvent à l'état chronique. Ce fut donc cette crise aiguë du logement, symptôme de la révolution industrielle en train de s'accomplir en Allemagne, qui remplit alors la presse de discussions sur la " question du logement " et donna lieu à tout un déballage de boniments sociaux. Une série d'articles de ce genre vint s'égarer également dans le Volksstaat. L'auteur anonyme, qui se fit connaître plus tard comme étant le docteur en médecine A. Mülberger, de Würtemberg, estima l'occasion favorable et se saisit de cette question pour rendre évidents aux yeux des travailleurs allemands les effets miraculeux de la médecine sociale universelle de Proudhon. Lorsque je manifestai à la rédaction mon étonnement qu'elle eût accepté ces singuliers articles, elle m'invita à y répondre ; ce que je fis (cf. 1ère partie : " Comment Proudhon résout la question du logement "). A cette première série je rattachai peu après une deuxième, dans laquelle, m'appuyant sur un écrit du docteur Emil Sax, j'examinai la conception que les bourgeois philanthropes se font de la question (2e partie : " Comment la bourgeoisie résout la question du logement "). Après un silence assez long, le docteur Mülberger me fit l'honneur d'une réponse, qui m'obligea à une réplique (3e partie : " Appendice sur Proudhon et la question du logement ") ; ce qui mit fin à notre polémique comme à mon activité particulière sur ce sujet. Telle est la genèse de ces trois séries d'articles, qui parurent également sous forme de brochure. Si aujourd'hui une nouvelle édition est nécessaire, je le dois une fois de plus sans aucun doute à la bienveillante attention du gouvernement allemand, qui, en l'interdisant, en a comme toujours grandement favorisé la vente; je lui en exprime ici mes respectueux remerciements. Pour cette nouvelle impression, j'ai revu le texte, introduit quelques adjonctions et remarques et rectifié, dans la première partie, une petite erreur économique que mon adversaire, le docteur Mülberger, n'avait malheureusement pas découverte. La révision de ce texte me fait vraiment prendre conscience des progrès gigantesques accomplis par le mouvement ouvrier international au cours des quatorze dernières années. C'était alors un fait que " les travailleurs de langue latine n'avaient d'autre nourriture intellectuelle depuis vingt ans que les ouvrages de Proudhon ", et, dans le meilleur des cas, cette autre interprétation restreinte du proudhonisme, due au père de l'anarchisme, Bakounine, qui voyait dans Proudhon, notre maître à nous tous. Si en France les proudhoniens n'étaient qu'un petit groupe fermé parmi les travailleurs, du moins étaient-ils les seuls à posséder un programme nettement formulé et à pouvoir sous la Commune prendre la direction sur le plan économique. En Belgique, le proudhonisme régnait sans conteste chez les ouvriers wallons, et en Espagne et en Italie, à quelques rares exceptions près, tout ce qui dans le mouvement ouvrier n'était pas anarchiste se réclamait résolument de Proudhon. Et aujourd'hui ? En France, parmi les ouvriers, Proudhon est complètement liquidé et il n'a plus d'adeptes que parmi les bourgeois radicaux et les petits-bourgeois qui, en tant que proudhoniens, se disent également " socialistes ", mais que combattent avec la dernière violence les travailleurs socialistes. En Belgique, les Flamands ont évincé les Wallons de la direction du mouvement, destitué le proudhonisme et élevé puissamment le niveau du mouvement. En Espagne, comme en Italie, la grande marée anarchisante de la période 1870-1880 s'est retirée, entraînant avec elle les derniers vestiges du proudhonisme. Si, en Italie, le nouveau parti en est encore à la période de clarification et de formation, en Espagne, le petit noyau, qui, sous le nom de " Nueva Federacion Madrilena ", était demeuré fidèle au Conseil général de l'Internationale, est devenu un parti robuste, et – comme on peut en juger par la presse républicaine elle-même – il ruine l'influence des républicains bourgeois sur les ouvriers avec une efficacité bien supérieure à celle dont furent jamais capables les anarchistes bruyants qui l'ont précédé. Le Capital, le Manifeste du Parti communiste et une série d'autres écrits de l'école de Marx ont pris chez les travailleurs de langue latine la place des ouvrages oubliés de Proudhon, et la principale exigence de Marx : l'appropriation de tous les moyens de production, au nom de la société, par le prolétariat parvenu à l'exercice exclusif du pouvoir politique, cette exigence est aujourd'hui celle de toute la classe ouvrière révolutionnaire, également dans les pays latins. Si, d'après cela, le proudhonisme est définitivement rejeté par les travailleurs, y compris par ceux des pays latins, s'il n'est plus – conformément à sa destination véritable – que l'expression des désirs bourgeois et petits-bourgeois des radicaux bourgeois de France, d'Espagne, d'Italie et de Belgique, pourquoi alors revenir sur lui aujourd'hui ? Pourquoi, en réimprimant ces articles, reprendre le combat contre un adversaire défunt ? D'abord parce que ces articles ne se limitent pas à une simple polémique contre Proudhon et son représentant allemand. Par suite de la division du travail entre Marx et moi, il me revenait de défendre nos points de vue dans la presse périodique, notamment en luttant contre les opinions adverses, afin que Marx gardât le temps nécessaire à l'élaboration de son grand ouvrage. Je me trouvai ainsi amené à exposer notre manière de voir le plus souvent sous une forme polémique, en m'opposant à d'autres façons de penser. Il en est de même ici. La première et la troisième parties renferment non seulement une critique de la conception proudhonienne de la question, mais aussi l'exposé de la nôtre. En deuxième lieu, Proudhon a joué un rôle bien trop important dans l'histoire du mouvement ouvrier européen pour tomber si vite dans l'oubli. Liquidé sur le plan de la théorie, évincé dans la pratique, il continue à présenter un intérêt historique. Celui qui veut approfondir tant soit peu le socialisme moderne doit apprendre à connaître également les " points de vue dépassés " du mouvement. Misère de la philosophie de Marx a paru plusieurs années avant que Proudhon ait exposé ses projets pratiques de réforme sociale; ce n'est que l'embryon de la banque proudhonienne des échanges que Marx pouvait alors découvrir et critiquer. Sous ce rapport, son ouvrage sera donc complété par celui-ci, malheureusement assez imparfaitement. Marx l'aurait fait beaucoup mieux et avec des arguments plus frappants. Pour finir, le socialisme bourgeois et petit-bourgeois est jusqu'à présent fortement représenté en Allemagne. Et cela, d'un côté par des " socialistes de la chaire [2] " et des philanthropes de tout genre, chez qui le désir de transformer les travailleurs en propriétaires de leur logement continue à jouer un grand rôle; vis-à-vis d'eux, mon travail est donc toujours de saison. D'un autre côté, par un certain socialisme petit-bourgeois que l'on retrouve dans le parti social-démocrate lui-même et jusque dans sa fraction parlementaire. Et cela de la façon suivante : on reconnaît comme fondés les conceptions fondamentales du socialisme moderne et le mot d'ordre qui réclame la transformation de tous les moyens de production en propriété sociale; mais on déclare que leur réalisation n'est possible que dans un temps éloigné, pratiquement hors de prévision. Pour le présent, la seule tâche qui nous incombe est un simple rafistolage social et l'on peut même éventuellement sympathiser avec les tentatives les plus réactionnaires ayant en vue la prétendue " élévation de la classe ouvrière ". Il était inévitable qu'une telle tendance subsistât en Allemagne, le pays de la petite bourgeoisie par excellence, à une époque où en masse cette petite bourgeoisie, depuis longtemps solidement en place, est violemment déracinée par le développement industriel. Il n'y a là d'ailleurs aucun danger pour le mouvement ouvrier, étant donné le merveilleux bon sens de nos travailleurs qui, précisément au cours de ces huit dernières années, s'est affirmé avec tant d'éclat dans la lutte contre la loi antisocialiste [3], la police et les tribunaux. Mais il est indispensable de voir nettement qu'une telle tendance subsiste. Et si plus tard, comme cela est nécessaire et même souhaitable, elle venait à se cristalliser, en prenant des contours plus précis, il lui faudra pour formuler son programme remonter à ses prédécesseurs et il lui sera alors difficile de passer à côté de Proudhon. L'essentiel dans la solution qu'apportent aussi bien la grande que la petite bourgeoisie à la " question du logement " est que le travailleur doit être propriétaire de son habitation. Mais c'est là un point que le développement industriel de l'Allemagne durant les vingt dernières années a éclairé d'une façon très particulière. En aucun autre pays il n'existe autant de travailleurs salariés qui sont propriétaires non seulement de leur logement, mais aussi d'un jardin ou d'un champ; à côté d'eux, d'autres, nombreux, ont aussi comme fermiers une maison avec un jardin ou un champ, dont la possession leur est pratiquement à peu près assurée. L'industrie rurale, exercée à domicile, conjointement avec la culture d'un jardin ou d'un champ, forme en Allemagne la large base de la grande industrie à ses débuts; à l'ouest dominent les travailleurs propriétaires, à l'est ceux qui ont leur demeure en fermage. L'association de l'industrie domestique avec la culture d'un jardin et d'un champ, ce qui implique le logement assuré, se rencontre non seulement partout où le tissage à la main lutte encore contre le métier mécanique, comme c'est le cas sur le cours inférieur du Rhin et en Westphalie, en Saxe dans les Monts Métalliques et en Silésie; on la trouve partout où une industrie domestique, quelle qu'elle soit, s'est imposée comme industrie rurale, par exemple en Forêt de Thuringe et dans le Rohen. A l'occasion des débats sur le monopole dés tabacs, il est apparu à quel point déjà la fabrication des cigares, elle aussi, s'effectue sous forme de travail rural à domicile; et chaque fois qu'une crise quelconque sévit dans la petite paysannerie, comme il y a quelques années dans l'Eifel, aussitôt la presse bourgeoise réclame l'introduction d'une industrie domestique appropriée, comme l'unique remède à la situation. En réalité, la misère croissante des paysans parcellaires en Allemagne, tout comme la situation générale de l'industrie, pousse à une extension toujours plus grande de l'industrie rurale à domicile. C'est là un phénomène propre à l'Allemagne. Nous ne rencontrons une situation analogue en France, que tout à fait exceptionnellement, par exemple dans les régions de sériciculture; en Angleterre, où la petite paysannerie n'existe pas, l'industrie rurale à domicile repose sur le travail des femmes et des enfants des journaliers agricoles; ce n'est qu'en Irlande que nous voyons l'industrie de la confection pratiquée à domicile, comme en Allemagne, par de véritables familles paysannes. Nous ne parlerons naturellement pas ici de la Russie et d'autres pays non représentés sur le marché mondial. C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans de vastes régions de l'Allemagne, subsiste un état de l'industrie, qui au premier abord ressemble à celui qui régnait d'une manière générale avant l'introduction des machines. Mais seulement au premier abord. Autrefois, l'industrie rurale à domicile, associée à la culture d'un jardin et d'un champ, était, du moins dans les pays se développant industriellement, la base d'une situation matériellement supportable et, par endroits, aisée de la classe laborieuse, mais également la raison de sa nullité intellectuelle et politique. Le coût du produit fait à la main déterminait le prix marchand, et étant donné la médiocre productivité du travail, inexistante A côté de celle d'aujourd'hui, la demande, en règle générale croissait plus vite que l'offre. Ceci vaut, au milieu du siècle dernier, pour l'Angleterre et en partie pour la France, notamment dans l'industrie textile. La situation était, il est vrai, bien différente dans l'Allemagne d'alors qui, à peine sortie des destructions de la guerre de Trente Ans, s'efforçait de se relever dans des circonstances très défavorables; la seule industrie domestique qui travaillât pour le marché mondial, le tissage de la toile, était tellement écrasée d'impôts et de charges féodales que le paysan-tisserand ne dépassait pas le très bas niveau de vie du reste de la paysannerie. Cependant, l'existence du travailleur rural présentait alors une certaine sécurité. Avec l'introduction des machines tout fut changé. Le prix fut alors déterminé par le produit fait à la machine et le salaire du travailleur industriel à domicile tomba d'autant. Mais il était obligé de l'accepter ou de chercher un autre travail; ce qu'il ne pouvait faire sans devenir un prolétaire, c'est-à-dire sans abandonner sa maisonnette, son jardinet et son bout de champ – qu'il en fût le propriétaire ou le fermier. Et il ne s y résignait que très rarement. C'est ainsi que la culture de leur jardin et de leur champ chez les vieux tisserands ruraux fut la cause de la si longue résistance du tissage à main contre le métier mécanique, résistance qui, en Allemagne, aujourd'hui encore n'est pas terminée. Cette lutte montra pour la première fois, notamment en Angleterre, que la même circonstance, qui jadis avait déterminé chez les travailleurs un bien-être relatif – à savoir la possession de leurs moyens de production – était devenue pour eux à présent une entrave et une calamité. Dans l'industrie, le métier à tisser mécanique évinça leur métier à main; en agriculture la grande exploitation élimina leur petite culture. Mais tandis que dans ces deux secteurs de la production, le travail collectif et l'emploi de machines ainsi que de méthodes scientifiques devenaient la règle, sa maisonnette, son jardinet, son bout de champ et son métier à tisser l'enchaînaient à la méthode surannée de la production individuelle et du travail à la main. La possession d'une maison et d'un jardin avait à présent bien moins de valeur que la pleine liberté de mouvement. Pas un ouvrier d'usine n'aurait changé sa place contre celle du tisserand rural condamné à mourir lentement mais sûrement, de faim. C'est tardivement que l'Allemagne a fait son entrée sur 1e marché mondial; notre grande industrie, qui date des années 1840-1850, connut un premier essor grâce à la Révolution de 1848 et atteignit son plein épanouissement lorsque celles de 1866 et 1870 eurent écarté de sa route tout au moins les pires obstacles politiques. Mais elle trouva le marché mondial en grande partie occupé. Les articles de grande consommation étaient fournis par l'Angleterre; ceux de luxe, d'un goût raffiné, par la France. L'Allemagne ne pouvait battre les premiers par le prix, ni les seconds par la qualité. Il ne lui restait donc provisoirement pas d'autre solution que de s'insinuer sur le marché mondial avec des articles dans la ligne de ce qu'avait été jusqu'alors la production allemande, articles que les Anglais considéraient comme de la pacotille et les Français comme de la camelote. L'escroquerie pratiquée couramment en Allemagne, qui consiste à envoyer d'abord de bons échantillons et ensuite de la mauvaise marchandise, se retourna assez durement contre elle-même sur le marché mondial et tomba quelque peu en désuétude; d'autre part, !a concurrence résultant de la surproduction, contraignit les Anglais eux-mêmes, si sérieux en affaires, à s'engager sur la pente glissante de l'abandon de la qualité et favorisa ainsi les Allemands, imbattables dans ce domaine. Et c'est ainsi que nous sommes enfin parvenus à posséder une grande industrie et à jouer un rôle sur le marché mondial. Mais notre grande industrie travaille presque exclusivement pour le marché intérieur (la sidérurgie mise à part qui produit bien au-delà des besoins intérieurs), et nos exportations massives se composent d'un nombre incalculable de petits articles qui sont livrés en grande partie par l'industrie rurale à domicile et pour lesquels la grande industrie fournit tout au plus les produits mi-fabriqués nécessaires. Et c'est ici qu'apparaît en pleine lumière la " faveur " que représente pour le travailleur moderne la possession d'une maison et d'un terrain. En aucun pays – peut-être pas même en Irlande, pays d'industrie domestique -, on ne paie des salaires aussi honteusement bas que dans l'industrie domestique en Allemagne. Ce que la famille retire par son travail de son jardin et de son bout de champ, le capitaliste, s'autorisant de la concurrence, le déduit du prix de la force de travail; les travailleurs sont contraints d'accepter n'importe quel salaire, car autrement ils ne recevraient absolument rien; or, ils ne peuvent vivre du seul produit de leur culture; et, d'autre part, cette culture et la terre qu'ils possèdent sont des liens qui les empêchent de chercher une autre occupation. Et voilà pourquoi l'Allemagne peut continuer à soutenir la concurrence sur le marché mondial pour toute une série de petits articles. Tout le profit du capital s'extrait d'une retenue sur le salaire normal et l'on peut faire cadeau à l'acheteur de toute la plus-value. C'est là le secret du bon marché étonnant de la plupart des articles allemands d'exportation. C'est cette circonstance qui, plus que toute autre, et dans d'autres secteurs industriels également, maintient les salaires et le standard de vie des travailleurs allemands à un niveau inférieur à celui atteint dans les États de l'Europe occidentale. Le poids terrible de ces salaires, maintenus traditionnellement bien au-dessous de la valeur de la force de travail, pèse aussi sur ceux des travailleurs des villes et même des grandes villes, les faisant descendre au-dessous de cette valeur; ceci d'autant plus que dans les villes également, l'industrie à domicile mal rétribuée a pris la place du vieil artisanat et, là aussi, abaisse le niveau général des salaires. Voilà maintenant qui est clair : ce qui à une étape antérieure de l'histoire était la base d'un bien-être relatif pour les travailleurs – l'association de la petite culture et de l'industrie, la propriété d'une maison, d'un jardin et d'un champ, le logis assuré -, tout cela devient aujourd'hui, sous le règne de la grande industrie, non seulement la pire entrave pour le travailleur, mais aussi le plus grand des malheurs pour toute la classe ouvrière et le point de départ d'un abaissement sans précédent des salaires au-dessous de leur niveau normal. Ceci non seulement dans quelques branches de l'industrie et quelques régions, mais dans le pays tout entier. Rien d'étonnant que la grande et la petite bourgeoisie qui vivent et s'enrichissent de ces retenues anormalement importantes pratiquées sur les salaires, manifestent un tel enthousiasme pour l'industrie rurale, pour les travailleurs propriétaires de leur maison et qu'elles ne voient d'autre remède à toutes les crises rurales que dans l'introduction de nouvelles industries domestiques! C'est là un des côtés de la question; mais il y a le revers de la médaille. L'industrie domestique est devenue la large base du commerce extérieur allemand, et par là de toute la grande industrie. Elle est ainsi répandue sur des vastes régions de l'Allemagne et s'étend chaque jour davantage. La ruine du petit paysan était devenue inévitable à partir du moment où son travail domestique pour son usage personnel fut rendu inutile par les produits bon marché de la confection et de la machine et où son bétail, donc sa production d'engrais, fut réduit à rien par l'abolition des communautés rurales [4], des territoires communaux et du système des assolements; cette ruine pousse irrésistiblement les petits paysans, tombés aux mains des usuriers, vers la forme de l'industrie domestique. Comme en Irlande pour la rente du propriétaire foncier, en Allemagne les intérêts de l'usurier hypothécaire ne peuvent être payés par le rendement du sol, mais uniquement par le salaire du paysan-industriel. Or, avec l'extension de l'industrie domestique, les régions paysannes se trouvent, l'une après l'autre, entraînées dans le mouvement industriel présent. C'est cette transformation des districts ruraux par l'industrie à domicile qui fait que la révolution industrielle en Allemagne s'étend sur un territoire bien plus vaste qu'en Angleterre et en France; c'est le niveau relativement bas de notre industrie qui rend son extension d'autant plus nécessaire. Ceci explique qu'en France, le mouvement ouvrier révolutionnaire se soit étendu avec une telle force sur la plus grande partie du pays, au lieu de rester exclusivement lié à des centres urbains. Ce qui explique à son tour la progression calme, assurée, irrésistible du mouvement. En Allemagne il est clair qu'un soulèvement victorieux dans la capitale et les autres grandes villes ne sera possible que si, d'abord, la plupart des petites villes et une grande partie des régions rurales sont également mûres pour la révolution. Avec une évolution à peu près normale, nous ne nous trouverons jamais dans le cas de remporter des victoires ouvrières comme les Parisiens en 1848 et 1871; en revanche, et pour la même raison, nous ne subirons pas les défaites infligées à la capitale révolutionnaire par la province réactionnaire, comme Paris les connut dans ces deux cas. En France, le mouvement est toujours parti de la capitale; en Allemagne, des régions de grande industrie, de manufactures et d'industrie domestique; c'est plus tard seulement que la capitale fut conquise. C'est pourquoi il est possible que, dans l'avenir également, l'initiative reste aux Français; mais c'est en Allemagne que sera emportée la décision finale. Or, voici que l'industrie domestique et la manufacture rurale, qui sont devenues la branche essentielle de la production en Allemagne, et qui transforment ainsi de plus en plus la paysannerie allemande, ne sont elles-mêmes que l'étape préliminaire d'une révolution ultérieure. Comme Marx l'a déjà indiqué (Le Capital, L. I, t. II, pp. 141 à 148. Éditions sociales, 1950), pour elles aussi, à un certain degré de l'évolution, sonnera l'heure du déclin, amené par la machine et la fabrique. Et cette heure semble proche. Mais la suppression de l'industrie domestique et de la manufacture rurale par la machine et la fabrique, cela signifie pour l'Allemagne la suppression de millions de producteurs ruraux, l'expropriation de près de la moitié de la petite paysannerie, la transformation non seulement de l'industrie domestique en travail à l'usine, mais également de l'agriculture paysanne en grande exploitation agricole capitaliste et de la petite propriété foncière en grand domaine : c'est-à-dire, en un mot, une révolution industrielle et agraire au profit du capital et de la grande propriété foncière, et au détriment des paysans. Si ce devait être le sort de l'Allemagne d'accomplir cette transformation, alors que subsistent encore les vieilles conditions sociales, cela marquerait fatalement un tournant. Si, d'ici-là, dans aucun autre pays, la classe ouvrière n'en a pris l'initiative, l'Allemagne inévitablement entrera en branle et les jeunes fils de paysans, dont est faite notre " glorieuse armée ", ne seront pas les derniers au combat. Et maintenant, l'utopie bourgeoise et petite-bourgeoise qui veut rendre chaque travailleur propriétaire d'une petite maison et ainsi l'enchaîner à son capitaliste par des liens semi-féodaux, cette utopie prend un tout autre visage. En réalité, c'est la transformation de tous les petits propriétaires ruraux en travailleurs industriels à domicile; c'est la disparition de l'ancien isolement et par là de la nullité politique des petits paysans, entraînés dans le " tourbillon social "; c'est l'extension de la révolution industrielle à la campagne et ainsi, la transformation de la classe la plus stable, la plus conservatrice de la population en une pépinière révolutionnaire; c'est, enfin, comme conclusion, l'expropriation par la machine des paysans industriels travaillant à domicile, ce qui les pousse avec force à l'insurrection. Nous ne chicanerons pas aux philanthropes socialistes-bourgeois la jouissance privée de leur idéal aussi longtemps que, dans leur fonction publique de capitalistes, ils continueront à le réaliser ainsi à l'envers, pour le plus grand bien de la révolution sociale.
Londres, l0 janvier 1887. Friedrich Engels PREMIÈRE PARTIECOMMENT PROUDHON RÉSOUT LA QUESTION DU LOGEMENTLe numéro 10 et les suivants du Volksstaat renferment sur la question du logement une série de six articles qui méritent d'attirer l'attention : si l'on excepte quelques divagations littéraires aux environs de 1840, depuis longtemps oubliées, ils représentent la première tentative pour transplanter en Allemagne l'école de Proudhon. Il y a là une monstrueuse régression par rapport à toute l'évolution du socialisme allemand qui, il y a déjà 25 ans, a porté aux conceptions proudhoniennes un coup décisif [5]; aussi vaut-il la peine de riposter sans retard à cette tentative. La crise du logement – à laquelle la presse de nos jours porte une si grande attention -, ne réside pas dans le fait universel que la classe ouvrière est mal logée, et vit dans des logis surpeuplés et malsains. Cette crise du logement-là n'est pas une particularité du moment présent; elle n'est pas même un de ces maux qui soit propre au prolétariat moderne, et le distinguerait de toutes les classes opprimées qui l'ont précédé; bien au contraire, toutes les classes opprimées de tous les temps en ont été à peu près également touchées. Pour mettre fin à cette crise du logement, il n'y a qu'un moyen : éliminer purement et simplement l'exploitation et l'oppression de la classe laborieuse par la classe dominante. Ce qu'on entend de nos jours par crise du logement, c'est l'aggravation particulière des mauvaises conditions d'habitation des travailleurs par suite du brusque afflux de la population vers les grandes villes; c'est une énorme augmentation des loyers; un entassement encore accru de locataires dans chaque maison et pour quelques-uns l'impossibilité de trouver même à se loger. Et si cette crise du logement fait tant parler d'elle, c'est qu'elle n'est pas limitée à la classe ouvrière, mais qu'elle atteint également la petite bourgeoisie. La crise du logement pour les travailleurs et une partie de la petite bourgeoisie dans nos grandes villes modernes est un des innombrables maux d'importance mineure et secondaire qui résultent de l'actuel mode de production capitaliste. Elle n'est nullement une conséquence directe da l'exploitation du travailleur, en tant que tel, par la capitalisme. Cette exploitation est le mal fondamental que la révolution sociale veut abolir en supprimant le mode da production capitaliste. La pierre angulaire de cette production capitaliste est constituée par le fait que notre organisation actuelle da la société permet aux capitalistes d'acheter à sa valeur la force de travail de l'ouvrier, mais d'en tirer beaucoup plus qua sa valeur, en faisant travailler l'ouvrier plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour retrouver le prix payé pour cette force de travail. La plus-value créée de cette manière est répartie entre tous les membres de la classe des capitalistes et des propriétaires fonciers et entre leurs serviteurs appointés, depuis le pape et l'empereur jusqu'au veilleur de nuit et au-dessous. Le mode de cette répartition ne nous intéresse pas ici; ce qui est certain, c'est que tous ceux qui ne travaillent pas ne peuvent vivre que des miettes de cette plus-value, qui leur parviennent d'une manière ou d'une autre. (cf. Marx : Le Capital, où ceci a été développé pour la première fois.) La répartition parmi les classes oisives de la plus-value produite par la classe ouvrière et qui lui est retirée sans rétribution, s'effectue au milieu de querelles fort édifiantes et de duperies réciproques; dans la mesure où cette répartition se fait par voie d'achat et de vente, l'un de ses principaux ressorts est l'escroquerie de l'acheteur par le vendeur, escroquerie qui est devenue à présent une nécessité vitale absolue pour le vendeur dans le commerce de détail, notamment dans les grandes villes. Mais si le travailleur est trompé par son épicier ou son boulanger sur le prix ou la qualité de la marchandise, ce n'est pas en sa qualité spécifique de travailleur. Au contraire, dès qu'une certaine quantité moyenne d'escroquerie devient la règle sociale en un lieu quelconque, elle doit forcément à la longue trouver sa compensation dans une augmentation correspondante des salaires. Le travailleur se présente devant l'épicier . comme un acheteur, c'est-à-dire comme quelqu'un possédant de l'argent ou du crédit, donc nullement comme un travailleur, c'est-à-dire comme quelqu'un vendant sa force de travail. L'escroquerie peut certes le toucher, comma d'ailleurs toute la classe moins fortunée, plus durement que les classes sociales plus aisées : elle n'est point un mal qui soit propre à sa classe. Il en est exactement de même pour la crise du logement. L'extension des grandes villes modernes confère au terrain, dans certains quartiers, surtout dans ceux situés au centre, une valeur artificielle, croissant parfois dans d'énormes proportions; les constructions qui y sont édifiées, au lieu de rehausser cette valeur, l'abaissent plutôt, parce qu'elles ne répondent plus aux conditions nouvelles; on les démolit donc et on les remplace par d'autres. Ceci a lieu surtout pour les logements ouvriers qui sont situés au centre et dont le loyer, même dans les maisons surpeuplées, ne peut jamais ou du moins qu'avec une extrême lenteur, dépasser un certain maximum. On les démolit et à leur place on construit des boutiques, de grands magasins, des bâtiments publics A Paris, le bonapartisme avec son baron Haussmann a exploité au suprême degré cette tendance pour le plus grand profit de la spéculation et de l'enrichissement privé; mais l'esprit d'Haussmann a soufflé aussi à Londres, Manchester, Liverpool, et il semble se sentir chez lui également à Berlin et Vienne. Il en résulte que les travailleurs sont refoulés du centre des villes vers la périphérie, que les logements ouvriers, et d'une façon générale les petits appartements deviennent rares et chers et que souvent même ils sont introuvables; car dans ces conditions, l'industrie du bâtiment, pour qui les appartements à loyer élevé offrent à la spéculation un champ beaucoup plus vaste, ne construira jamais qu'exceptionnellement des logements ouvriers. Cette crise de la location touche par conséquent le travailleur certainement plus durement que toute autre classa plus aisée; mais pas plus que l'escroquerie de l'épicier, elle ne constitue un mal pesant exclusivement sur la classe ouvrière, et, dans la mesure où elle la concerne, elle ne peut manquer de trouver également une certaine compensation économique, lorsqu'elle a atteint un certain degré et une certaine durée. Ce sont ces maux-là, communs à la classe ouvrière et à d'autres classes, par exemple à la petite bourgeoisie, auxquels s'intéresse de préférence le socialisme petit-bourgeois, dont fait partie Proudhon lui aussi. Et ce n'est ainsi nullement un hasard, si notre disciple allemand de Proudhon [6] s'empare avant tout de la question du logement qui, nous l'avons vu, n'intéresse pas du tout la seule classe ouvrière à l'exclusion de toutes les autres, et s'il déclare au contraire que c'est une question qui la concerne véritablement et exclusivement. "Le salarié est au capitaliste ce que le locataire est au propriétaire." Ceci est complètement faux. Dans la question du logement nous avons, en face l'une de l'autre, deux parties : le locataire et le logeur ou propriétaire. Le premier veut acheter au second l'usage temporaire d'un logement; il a de l'argent ou du crédit – même s'il doit acheter ce crédit au propriétaire lui même à un prix usuraire par un supplément au loyer. Il s'agit là d'une simple vente de marchandise, non d'une affaire entre prolétaire et bourgeois, entre ouvrier et capitaliste; le locataire – même s'il est ouvrier – se présente comme un homme qui a de l'argent; il faut qu'il ait déjà vendu la marchandise qu'il possède en propre, sa force de travail, avant de se présenter, avec la prix qu'il en a retiré, comme acquéreur de la jouissance d'un appartement – ou bien il doit pouvoir garantir la future vente de cette force de travail. Tout ce qui caractérise la vente de la force de travail au capitaliste manque ici totalement. Les capitalistes font reproduire en premier lieu sa valeur à la force de travail qu'ils ont achetée; puis une plus-value qui reste provisoirement entre leurs mains, en attendant qu'elle soit répartie entre les membres de la classe capitaliste. Il y a donc ici production d'une valeur excédentaire; la somme totale de la valeur existante se trouve augmentée. Il en va tout autrement dans une location de logement. Quels que soient les avantages exorbitants que le propriétaire tire du locataire, il n'y a jamais ici que le transfert d'une valeur déjà existante, produite auparavant; la somme totale des valeurs possédées ensemble par le locataire et le logeur reste la même après comme avant. L'ouvrier, que son travail lui soit payé par le capitaliste à sa valeur, au-dessous, ou au-dessus, est toujours escroqué d'une partie du produit de son travail; le locataire, seulement dans le tas où il doit payer le logement au-dessus de sa valeur. C'est donc déformer complètement les rapports entre locataires et logeurs que vouloir les identifier à ceux qui existent entre travailleurs et capitalistes. Bien au contraire, nous avons affaire ici à une transaction commerciale du type courant, entre deux citoyens, et elle s'effectue suivant les lois économiques qui règlent la vente des marchandises en général et, en particulier, celle de cette marchandise qu'est la propriété foncière. Les frais de construction et d'entretien de la maison, ou de la partie de cette maison qui est en question entrent d'abord en ligne de compte; la valeur du terrain déterminée par l'emplacement plus ou moins favorable de l'immeuble, vient ensuite; le rapport entre l'offre et la demande, tel qu'il existe au moment envisagé, décide en dernier ressort. Voici comment, dans le cerveau de notre proudhonien, s'exprime ce très simple rapport économique : La maison une fois bâtie représente un titre juridique éternel sur une fraction déterminée du travail social, même si la valeur réelle de la maison a, depuis longtemps déjà et d'une façon plus que suffisante, a été payée au propriétaire sous forme de loyers. C'est ainsi qu'une maison construite, il y a mettons cinquante ans, a couvert pendant cette période avec ses loyers, 2, 3, 5, 10 fois, etc., le coût initial. Tout Proudhon est là-dedans. Premièrement on oublie que les loyers doivent couvrir non seulement les frais de la construction, mais aussi les réparations et la perte de revenus résultant de mauvaises dettes, de loyers non payés comme de locaux restés éventuellement vacants, et enfin l'amortissement du capital investi dans la construction d'un immeuble qui n'est pas éternel, et qui avec le temps devient inhabitable et sans valeur. On oublie deuxièmement que les loyers doivent couvrir également l'augmentation de la valeur du terrain sur lequel s'élève la maison et qu'ainsi une partie de ces loyers représente la rente foncière. Notre proudhonien déclare, il est vrai aussitôt, que cette augmentation de valeur, puisqu'elle est obtenue sans intervention du propriétaire foncier, appartient en droit, non à lui, mais à la société; seulement il lui échappe qu'en réalité il réclame ainsi l'abolition de la propriété foncière : un sujet que nous n'aborderons pas, car cela nous entraînerait trop loin. II ne voit pas enfin que, dans toute cette affaire, il ne s'agit nullement d'acheter au propriétaire son immeuble, mais uniquement la jouissance de celui-ci et pour une période déterminée. Proudhon, qui ne s'est jamais soucié des conditions réelles, concrètes, dans lesquelles se produit un phénomène économique quelconque, ne peut naturellement pas davantage s'expliquer comment le coût initial d'un immeuble se trouve, le cas échéant, couvert 10 fois en cinquante ans sous forme de loyers. Au lieu d'examiner cette question nullement compliquée sous l'angle économique et de déterminer si elle est en contradiction avec les lois économiques et en quoi, il s'en tire en sautant hardiment de l'économie à la jurisprudence : " La maison une fois bâtie représente un titre juridique éternel " à un paiement annuel déterminé. Proudhon ne dit mot de la façon dont cela a lieu, dont l'immeuble devient un titre juridique. Et cependant c'est là justement le point qu'il aurait dû éclaircir. S'il l'avait examiné, il aurait trouvé que tous les titres juridiques du monde, si éternels soient-ils, ne peuvent conférer à un immeuble le pouvoir de recevoir en cinquante ans, sous forme de loyers, 10 fois son coût initial, mais que seules des conditions économiques (qui peuvent, il est vrai, être reconnues socialement sous la forme de titres juridiques) sont susceptibles d'obtenir ce résultat. Et ainsi il se retrouverait aussi avancé qu'au départ. Toute la doctrine proudhonienne repose sur cette façon de s'évader hors de la réalité économique pour se réfugier dans la phraséologie juridique. Chaque fois que l'enchaînement économique échappe à notre brave Proudhon – et c'est ce qui se produit dans toutes les questions importantes -, il se réfugie dans le domaine du droit et en appelle à la justice éternelle. Proudhon puise son idéal de justice dans les rapports juridiques qui ont leur origine dans la société basée sur la production marchande; ce qui, soit dit en passant, lui fournit agréablement la preuve que ce genre de production durera aussi longtemps que la justice elle-même. Ensuite, dans cet idéal, tiré de la société actuelle, il prend son point d'appui pour réformer cette société et son droit. Que penserait-on d'un chimiste qui, au lieu d'étudier les lois des combinaisons matérielles et de résoudre sur cette base des problèmes déterminés, voudrait transformer ces combinaisons d'après les " idées éternelles de l'affinité et de la naturalité ? " Sait-on quelque chose de plus sur " l'usure " par exemple, quand on dit qu'elle est en contradiction avec la " justice éternelle " et " l'équité éternelle ", la " réciprocité éternelle " et d'autres " vérités éternelles ", que n'en savaient les Pères de l'Église quand ils en disaient autant en proclamant sa contradiction avec la " grâce éternelle, la foi éternelle et la volonté éternelle de Dieu " [7] ? Notre proudhonien ne s'en tire pas mieux que son maître. Le contrat de location, dit-il, est une des mille transactions qui, dans la vie de la société moderne, sont aussi indispensables que la circulation du sang dans le corps de l'animal. Il serait naturellement dans l'intérêt de cette société que l' " idée de droit " pénétrât toutes ces transactions, c'est-à-dire qu'elles fussent toujours menées selon les rigoureuses exigences de la justice. En un mot, la vie économique de la société doit, comme le dit Proudhon, s'élever à la hauteur d'une justice économique. En réalité, on sait que c'est tout le contraire qui a lieu. Pourrait-on croire que, cinq ans après que Marx a stigmatisé Proudhon en termes si lapidaires et précisément sur ce point capital, il serait encore possible de faire imprimer en allemand un tel galimatias ? Que signifie-t-il donc ? Uniquement que les effets concrets des lois économiques qui régissent la société d'aujourd'hui opposent un violent démenti au sentiment de la justice de notre auteur et que celui-ci nourrit le pieux désir que les choses puissent s'arranger de telle façon qu'il soit remédié à cette contradiction. Eh oui, si les crapauds avaient une queue, ils ne seraient plus des crapauds ! Et le mode de production capitaliste n'est-il pas après tout, " pénétré d'une idée de droit ", celle de son propre droit à exploiter les travailleurs ? Et quand l'auteur nous dit que telle n'est pas son " idée du droit ", en sommes-nous plus avancés ? Mais revenons à la question du logement. Notre proudhonien laisse maintenant libre cours à son à idée du droit " et nous régale de ce touchant discours : Nous affirmons sans hésitation qu'il n'y a pas, pour toute la civilisation de notre siècle tant vanté, plus terrible dérision que le fait que, dans les grandes villes, 90% de la population, et même plus, n'ont pas un lieu qu'ils puissent considérer comme leur appartenant. Le véritable centre de vie morale et familiale, la maison et le foyer, est emporté par le tourbillon social... Sous ce rapport, nous sommes bien au-dessous des sauvages. Le troglodyte a sa caverne, l'Australien sa cabane de torchis, l'Indien son propre foyer, le prolétaire moderne n'a pas, en fait, d'endroit où reposer sa tête, etc. Dans cette jérémiade nous avons tout l'aspect réactionnaire du proudhonisme. Pour créer la classe révolutionnaire moderne du prolétariat, il était indispensable que fût tranché le cordon ombilical qui rattachait au sol le travailleur du passé. Le tisserand qui possédait à côté de son métier sa maisonnette, son jardinet et son bout de champ, était, avec toute sa misère et malgré l'oppression politique, un homme tranquille et heureux, qui vivait " en toute piété et honnêteté ", tirait son chapeau devant les riches, les curés et les fonctionnaires de l'État, et était au fond de lui-même 100 % un esclave. C'est la grande industrie moderne qui a fait du travailleur rivé au sol un prolétaire ne possédant absolument rien, libéré de toutes les chaînes traditionnelles, libre comme l'air; c'est précisément cette révolution économique qui a créé les conditions qui seules permettent d'abolir l'exploitation de la classe ouvrière sous sa forma ultime, la production capitaliste. Et voici que notre proudhonien s'en vient, comme s'il s'agissait d'une grande régression, pleurant et gémissant sur l'expulsion des travailleurs de leur foyer, alors qu'elle fut justement la toute première condition de leur émancipation morale. II y a vingt-sept ans, j'ai justement décrit dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, de quelle manière dans ses grandes lignes s'est opérée au xvuia siècle en Angleterre cette expulsion des travailleurs hors de leur foyer. J'exposai également dans toute leur gravité les infamies dont se rendirent alors coupables les propriétaires terriens et les fabricants, ainsi que les désavantages que cette expulsion ne manqua pas d'avoir tout d'abord, tant moralement que matériellement, pour les travailleurs ainsi touchés. Mais pouvait-il me venir à l'esprit de voir dans cette évolution historique, absolument nécessaire étant données les circonstances, un processus régressif, ramenant " au-dessous des sauvages " ? Non, bien sûr. Le prolétaire anglais de 1872 se trouve à un niveau infiniment supérieur à celui du tisserand rural de 1772 ayant " feu et lieu ". Et le troglodyte avec sa caverne, l'Australien avec sa cabane de torchis, l'Indien avec son propre foyer, feront-ils jamais une insurrection de Juin et une Commune de Paris ? Que la situation des travailleurs, depuis l'introduction de la production capitaliste sur une grande échelle, ait dans l'ensemble empiré matériellement, il n'y a que le bourgeois qui en doute. Mais devons-nous pour cela regarder nostalgiquement en arrière, vers les marmites d'Égypte (elles aussi bien maigres), vers la petite industrie rurale qui n'a formé que des esprits serviles, ou bien vers les " sauvages " ? Tout au contraire. Seul 1e prolétariat créé par la grande industrie moderne, libéré de toutes les chaînes du passé, y compris de celles qui l'attachaient au sol, et concentré dans les grandes villes, est en état d'accomplir la grande transformation sociale qui mettra fin à toute exploitation et domination de classe. Les anciens tisserands ruraux, avec leur maison et leur foyer, n'en auraient jamais été capables, ils n'auraient jamais conçu une telle idée et auraient encore moins trouvé la volonté de la réaliser. Proudhon, au contraire, considère que toute la révolution industrielle de ces cent dernières années, la vapeur, la grande fabrication qui remplace le travail manuel par des machines et multiplie par mille la force productrice du travail, est un événement extrêmement facheux qui, à dire vrai, n'aurait pas dû se produire. Le petit-bourgeois qu'est Proudhon réclame un monde dans lequel chacun fabrique, d'une façon originale et indépendante, un produit qui peut être aussitôt livré à la consommation et échangé sur le marché; il suffit ensuite que chacun récupère dans un autre produit la pleine valeur de son travail pour que l'exigence de la " justice éternelle " soit satisfaite et qu'ait été créé le meilleur des mondes. Mais avant d'éclore, ce meilleur des mondes de Proudhon a déjà été écrasé sous les pas du développement industriel en plein progrès, qui, depuis longtemps, a supprimé le travail individuel dans toutes les principales branches de l'industrie et le supprime chaque jour un peu plus, dans les branches secondaires comme dans celles qui ont le moins d'importance; il est remplacé par le travail social, secondé par des machines et par des forces naturelles domestiquées, dont les produits finis, que l'on peut échanger ou consommer aussitôt, sont l'oeuvre commune des nombreux individus entre les mains desquels ils ont dû passer. Et c'est précisément grâce à cette révolution industrielle que la force productive du travail humain a atteint un tel degré que la possibilité se trouve donnée – pour la première fois depuis qu'il y a des hommes – da produire, par une répartition rationnelle du travail entre tous, non seulement assez pour assurer abondamment la consommation de tous les membres de la société et pour constituer un important fonds de réserve, mais aussi pour laisser à chaque individu suffisamment de loisirs : alors tout ce qui dans l'héritage culturel transmis historiquement est véritablement digne d'être conservé – science, art, urbanité, etc. -, non seulement le sera, mais au lieu d'être le monopole de la classe dominante il deviendra le bien commun de toute la société et il continuera à s'enrichir. Et c'est là le tournant décisif. Dès que la force productive du travail humain a atteint ce niveau, il ne subsiste plus aucun prétexte pour le maintien d'une classe dominante. Le suprême argument pour défendre les différences de classes n'était-il pas toujours qu'il fallait qu'une classe existât qui, n'ayant pas à s'exténuer en produisant son entretien quotidien, aurait les loisirs nécessaires pour se charger du travail intellectuel dans la société ? A cette fable, grandement justifiée par l'histoire jusqu'à ce jour, la révolution industrielle des cent dernières années a, une fois pour toutes, retiré tout fondement. Le maintien d'une classe dominante se révèle chaque jour davantage un obstacle au développement des forces productives industrielles, ainsi qu'à celui de la science, de l'art et en particulier des formes affinées de la vie sociale. Il n'y a jamais eu d'hommes plus grossiers que nos modernes bourgeois. Tout ceci est indifférent à l'ami Proudhon. Ce qu'il veut, c'est la " justice éternelle " et rien de plus. En échange de son produit, chacun doit recevoir le montant total, la valeur totale de son travail. Mais quand il s'agit d'un produit de l'industrie moderne le calcul en est compliqué : elle rejette en effet dans l'ombre la part prise par l'individu au produit total, alors que dans le vieux travail artisanal cette participation apparaissait d'elle-même dans le produit fabriqué. En outre, l'industrie moderne évince de plus en plus le troc, sur lequel Proudhon a édifié tout son système, cet échange direct entre deux producteurs, donc chacun prend le produit de l'autre pour le consommer. C'est pourquoi tout le proudhonisme est traversé par une tendance réactionnaire, une aversion contre la révolution industrielle et l'envie plus ou moins ouvertement exprimée d'envoyer au diable toute l'industrie moderne, les machines à vapeur, les métiers à filer et autres inventions chimériques, pour retrouver le vieux travail artisanal et ses solides qualités. Peu importe alors que nous perdions les 999 millièmes de la force de production, que l'humanité tout entière soit condamnée au pire esclavage, qu'une existence famélique soit de règle – l'essentiel n'est-il pas d'arriver à organiser l'échange de telle façon que chacun reçoive " le montant total de son travail " et que soit appliquée " la justice éternelle " ? Fiat justitia, pereat mundus : " Que la justice s'accomplisse, le monde entier dût-il en périr ". Et le monde périrait, si la contre-révolution de Proudhon était par hasard réalisable. Par ailleurs il va de soi que, même dans la production sociale régie par la grande industrie, chacun peut être assuré de recevoir le " montant total de son travail " dans la mesure où cette phraséologie a un sens. Et elle ne peut en avoir un que si on lui donne une signification plus large, suivant laquelle ce n'est pas le travailleur pris individuellement qui devient le propriétaire du " montant total de son travail ", mais bien la société tout entière, composée uniquement de travailleurs; c'est elle qui possède le produit total de leur travail : une partie en est distribuée par elle entre ses membres pour la consommation, une autre employée pour le remplacement et l'accroissement de ses moyens de production, une autre enfin mise de côté comme fonds de réserve de production et de consommation. D'après ce qui précède il est facile de prévoit de quelle manière notre proudhonien va résoudre la grande question du logement. Nous avons, d'une part, la revendication pour chaque travailleur d'un logement qui lui appartienne en propre, afin de ne pas rester plus longtemps " au-dessous des saunages ". D'autre part, nous avons l'affirmation que le fait, réel en effet, que le prix de revient initial d'une maison arrive à être payé 2, 3, 5 ou 10 fois sous forme de loyers repose sur un titre juridique et que ce titre se trouve en contradiction avec la " justice éternelle ". La solution est simple : nous abolissons le titre juridique et déclarons, en vertu de la justice éternelle, que les loyers payés sont des acomptes sur le prix même du logement. Quand on a disposé ses prémisses de telle façon qu'elles renferment déjà la conclusion, il n'est pas nécessaire de posséder plus d'habileté que n'en a tout charlatan pour tirer de son sac le résultat préparé à l'avance et se glorifier de la logique imperturbable dont il est le produit. Et c'est ce qui se passe ici. On proclame que l'abolition des loyers est une nécessité et l'on exige que chaque locataire se transforme en propriétaire de son logement. Comment s'y prendra-t-on ? D'une façon très simple : Le logement en location sera racheté... On paiera à un centime près la valeur de sa maison à l'ancien propriétaire. Au lieu que, comme c'était le cas jusqu'ici, le loyer payé représente le tribut que le locataire paie au droit éternel du capital, à partir du jour où le rachat du logement est proclamé, la somme payée par le locataire, et minutieusement calculée, sera l'acompte annuel sur le prix du logement passé en sa possession... Ainsi la société... se transformera par ce moyen en un ensemble de propriétaires libres et indépendants. Notre proudhonien considère comme un crime contre la justice éternelle que le propriétaire de la maison puisse sans travailler extraire rente foncière et intérêt du capital investi dans son immeuble. Il décrète d'y mettre fin et que le capital investi dans des immeubles ne doit pas rapporter d'intérêt, et pas davantage de rente foncière dans la mesure où il représente du terrain acquis. Mais nous avons vu que par là le mode de production capitaliste, base de la société actuelle, n'est nullement touché. Le pivot autour duquel s'organise l'exploitation du travailleur, c'est la vente de sa force de travail au capitaliste et l'utilisation que celui-ci en fait, en obligeant le travailleur à produire beaucoup plus que ne le comporte la valeur payée pour sa force de travail. C'est cette transaction entre le capitaliste et le travailleur qui produit la plus-value, qui ensuite, sous forme de rente foncière, de profit commercial, d'intérêt du capital, d'impôts, etc., est répartie entre les différentes variétés de capitalistes et leurs serviteurs. Et voici maintenant notre proudhonien qui s'imagine qu'on aura fait un pas en avant si l'on interdit de tirer un profit ou des intérêts à une seule sous-variété de capitalistes, en l'occurrence à ceux qui n'achètent pas directement de force de travail et qui par conséquent ne font produire aucune plus-value. La masse de travail non payée, enlevée à la classe ouvrière, resterait exactement la même si demain l'on retirait aux propriétaires d'immeubles la possibilité de se faire payer une rente foncière et un intérêt; ce qui n'empêche pas notre proudhonien de déclarer : L'abolition du loyer est une des entreprises les plus fécondes et les plus grandioses qu'ait enfantée l'idée révolutionnaire et elle doit devenir une exigence capitale de la démocratie sociale. C'est là tout à fait le genre de démagogie chère au maître Proudhon, chez qui le caquetage est toujours en proportion inverse de la taille des oeufs pondus. Et maintenant imaginez un peu dans quelle belle situation se trouveraient les travailleurs, les bourgeois petits ou grands, s'ils étaient contraints de devenir, par paiements annuels, le propriétaire partiel, puis total, de leur logement. Dans les régions industrielles de l'Angleterre où se rencontrent une grande industrie mais, de petites maisons ouvrières et où chaque travailleur marié habite une maisonnette particulière, cela pourrait encore avoir un sens. Mais à Paris, comme dans la plupart des grandes villes du continent, la petite industrie s'accompagne de grandes maisons, dans lesquelles 10, 20, 30 familles vivent ensemble. Au jour du décret libérateur proclamant le rachat des logements, Pierre, pour le prendre en exemple, travaille à Berlin dans une fabrique de machines. Au bout d'un an, il est propriétaire, mettons du 15ème de son logis, se composant d'une chambre au 5ème étage, quelque part à la Porte de Hambourg. Il perd son travail et se retrouve peu après Cour du Pot à Hanovre, dans un logis analogue, au 3e étage, avec vue splendide en arrière sur la cour; cinq mois plus tard il a acquis 1/36ème de propriété, lorsqu'une grève le chasse jusqu'à Munich; en y séjournant onze mois il lui faut endosser exactement 11/180ème du droit de propriété sur un logis passablement obscur, à ras du sol, derrière la rue Haute-des-Pâtures. D'autres déplacements, comme il s'en produit si souvent de nos jours chez les travailleurs, le chargent ensuite des 7/360 ème d'un logis non moins recommandable que les précédents à Saint-Gall, des 23/180ème d'un autre à Leeds et des 347/56223ème d'un troisième à Serraing, calculs faits très exactement pour que la " justice éternelle " n'ait pas à se plaindre. Et maintenant, qu'a notre Pierre de toutes ces parts de logement ? Qui lui en donnera le véritable équivalent ? Où dénichera-t-il le ou les propriétaires pour les autres parts des logements qu'il a précédemment occupés ? Et d'abord, quelles sont les conditions de propriété dans une grande maison quelconque, dont les étages renferment, disons, 20 logements et qui, une fois écoulé le délai nécessaire au rachat et la location étant abolie, appartient à quelque 300 propriétaires partiels, dispersés aux quatre coins de la terre ? Notre proudhonien répondra que, d'ici là, aura été mise sur pied la banque d'échange de Proudhon, qui paiera en tout temps et à chacun le montant intégral des produits de son travail et par conséquent également la valeur intégrale de sa part de logement. Mais cette banque d'échange de Proudhon, premièrement, ne nous intéresse pas ici, attendu qu'elle n'est nulle part mentionnée dans les articles sur la question du logement; deuxièmement, elle repose sur l'étrange erreur d'après laquelle celui qui veut vendre une marchandise ne peut manquer de trouver un acquéreur pour sa pleine valeur; troisièmement, avant d'être inventée par Proudhon cette banque a déjà fait plus d'une fois faillite en Angleterre sous le nom de Labour Exchange Bazaar [8] Cette idée que le travailleur doit acheter son logement repose, elle aussi, sur cette notion fondamentale et réactionnaire que nous avons déjà soulignée chez Proudhon et suivant laquelle la situation créée par la grande industrie moderne est une manifestation morbide; il faut donc amener la société, en employant la violence – c'est-à-dire en s'opposant au courant qui la porte depuis cent ans -, à un état dans lequel le vieil et stable travail artisanal sera la règle; ce qui n'est d'ailleurs rien d'autre que la restauration idéalisée de la petite industrie disparue ou en voie de disparition. Quand les travailleurs auront été rejetés dans cet état de stabilité et que le " tourbillon social " aura été heureusement écarté, la propriété " d'une maison et d'un foyer " pourra de nouveau leur être utile et la théorie du rachat précédemment énoncée paraîtra moins absurde. Proudhon n'oublie qu'une chose, c'est que, pour parvenir à ce résultat, il devra auparavant retarder de cent ans l'horloge de l'histoire mondiale et qu'ainsi il redonnerait aux travailleurs d'aujourd'hui une mentalité d'esclave, bornée, obséquieuse et sournoise, comme celle de leurs trisaïeuls. Dans la mesure où cette solution proudhonienne de la question du logement renferme des éléments rationnels, pratiquement utilisables, elle est déjà appliquée de nos jours, cette application n'étant point il est vrai " enfantée par l'idée révolutionnaire ", mais par la grande bourgeoisie elles-même. Écoutons ce que dit à ce propos un excellent journal espagnol La Emancipacion [9] de Madrid, à la date du 16 mars 1872 :
Comment donc résoudre la question du logement ? Dans notre société actuelle, comme toute autre question sociale : en établissant graduellement un équilibre économique entra l'offre et la demande; cette solution, qui n'empêche pas le problème de se reposer sans cesse, n'en est donc pas une. Quant à la manière dont une révolution sociale résoudrait la question, cela dépend non seulement des circonstances dans lesquelles elle se produirait, mais aussi de questions beaucoup plus étendues, dont l'une des plus essentielles est la suppression de l'opposition entre la ville et la campagne. Comme nous n'avons pas à bâtir des systèmes utopiques pour l'organisation de la société future, il serait plus qu'oiseux de nous étendre sur ce sujet. Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans les grandes villes déjà suffisamment d'immeubles à usage d'habitation pour remédier sans délai par leur emploi rationnel à toute véritable " crise du logement ". Ceci ne peut naturellement se faire que par l'expropriation des propriétaires actuels, par l'occupation de leurs immeubles par des travailleurs sans abri ou immodérément entassés dans leurs logis; et dès que le prolétariat aura conquis le pouvoir politique, cette mesure exigée par le bien public sera aussi facile à réaliser que le sont aujourd'hui les expropriations et réquisitions de logements par l'État. Notre proudhonien cependant ne peut se contenter de la contribution qu'il a apportée jusqu'ici à la question du logement. II la fait passer de la plate réalité dans les hautes sphères du socialisme, afin que là aussi elle se manifeste comme une " fraction essentielle de la question sociale ". Nous supposons donc qu'on prend le taureau par les cornes et qu'on s'attaque résolument à la question de la productivité du capital, comme cela se produira inévitablement tôt ou tard, par exemple en promulguant une loi de transition qui fixera l'intérêt de tous les capitaux à 1%, avec tendance, notons-le bien, à le rapprocher toujours plus de zéro, jusqu'à ce que finalement on ne paie plus que le travail nécessaire au remplacement du capital. Comme tous les autres produits, la maison et le logement seront compris dans le cadre de cette loi... Le propriétaire lui-même sera le premier à tendre la main pour conclure le marché, puisqu'autrement, sa maison serait inutilisée et le capital qui'y est investi resterait infructueux. Ce paragraphe renferme un des principaux articles de foi du catéchisme proudhonien et fournit un exemple frappant de la confusion qui y règne. La " productivité du capital " est une monstruosité que Proudhon reprend telle quelle des économistes bourgeois. Ceux-ci, il est vrai, affirment bien au début que le travail est la source de toutes les richesses et la mesure de la valeur de toutes les marchandises; mais il leur reste à expliquer comment il se fait que le capitaliste qui avance un capital pour une affaire industrielle ou artisanale, retrouve au bout du compte non seulement son capital, mais un profit pardessus le marché. Ils ne peuvent donc éviter de s'empêtrer dans toutes sortes de contradictions et d'attribuer au capital, lui aussi, une certaine productivité. Rien ne prouve mieux combien Proudhon est profondément prisonnier de la façon de penser bourgeoise que d'avoir adopté cette terminologie de la productivité du capital. Dès le début, nous avons vu que cette prétendue " productivité. du capital " n'est rien d'autre que cette qualité qui lui est inhérente (dans les conditions sociales actuelles, sans lesquelles d'ailleurs il ne serait pas ce qu'il est) de pouvoir s'approprier le travail non payé de travailleurs salariés. Cependant Proudhon se distingue des économistes bourgeois en ce qu'il n'approuve pas cette " productivité du capital ", mais découvre au contraire en elle une violation de la " justice éternelle ". C'est elle qui empêche le salarié de toucher le produit intégral de son travail. Il faut donc l'abolir. Et de quelle façon ? En abaissant par décrets le taux de l'intérêt et en le réduisant à zéro. Alors d'après notre proudhonien, le capital cessera d'être productif. L'intérêt du capital-argent prêté n'est qu'une partie du profit; celui-ci, qu'il soit tiré du capital industriel ou du capital commercial, n'est qu'une partie de la plus-value enlevée à la classe ouvrière sous forme de travail non payé par la classe capitaliste. Les lois économiques qui règlent le taux de l'intérêt sont aussi indépendantes da celles qui fixent le taux de la plus-value que, d'une manière générale, peuvent l'être entre elles les lois d'une seule et même forme sociale. En ce qui concerne la répartition de cette plusvalue entre les capitalistes pris individuellement, il est clair que pour les industriels et les commerçants, qui ont dans leurs affaires beaucoup de capitaux avancés par d'autres capitalistes, le taux du profit doit s'élever dans les mêmes proportions – toutes circonstances restant égales – où baisse le taux de l'intérêt. L'abaissement et finalement l'abolition du taux de l'intérêt ne " s'attaquerait " donc pas " résolument " à la prétendue " productivité du capital ", mais réglerait seulement d'une façon différente la répartition entre les différents capitalistes, de la plus-value, extorquée à la classe ouvrière, et ce n'est pas au travailleur qu'un avantage serait assuré au détriment du capitalisme industriel, mais à ce dernier au détriment du rentier. De son point de vue juridique, Proudhon explique le taux da l'intérêt comme tous les faits économiques, non par les conditions de la production sociale, mais par les lois de l'État dans lesquelles ces conditions trouvent leur expression générale. De ce point de vue, on ne peut avoir le moindre soupçon du lien qui existe entre les lois de l'État et les conditions de production de la société; ces lois de l'État apparaissent donc nécessairement comme des décrets purement arbitraires que l'on peut tout aussi bien remplacer à tout moment par d'autres, diamétralement opposés. Ainsi, rien de plus facile pour Proudhon que d'émettre un décret – dès qu'il en aura le pouvoir – abaissant le taux de l'intérêt à 1%. Et si toutes les autres circonstances sociales restent ce qu'elles étaient, ce décret n'existera que sur le papier. En dépit de tous les décrets, le taux de l'intérêt sera fixé comme auparavant suivant les lois économiques auxquelles il est soumis aujourd'hui; tous ceux qui sont susceptibles d'inspirer la confiance emprunteront de l'argent à 2, 3, 4% et plus, suivant les circonstances, tout comme auparavant; la seule différence sera que les rentiers prendront leurs précautions et n'avanceront de l'argent qu'à ceux avec lesquels ils n'auront pas à craindre de procès. Par ailleurs ce grand projet de retirer au capital sa " productivité " est archi-vieux, aussi vieux que... les lois sur l'usure, qui n'ont pas d'autre but que de limiter le taux de l'intérêt et qui sont maintenant partout abrogées parce que, dans la pratique, elles étaient constamment enfreintes ou tournées et que l'État a dû reconnaître son impuissance vis-à-vis des lois de la production sociale. Et c'est la réintroduction de ces lois moyenâgeuses et inapplicables qui doit " s'attaquer résolument à la productivité du capital " ? On le voit, plus on examine le proudhonisme de près et plus il apparaît réactionnaire. Et quand de cette manière le taux de l'intérêt aura été ramené à zéro, donc l'intérêt du capital aboli, alors " on ne paiera plus que le travail nécessaire au remplacement du capital ". Cela signifie que la suppression du taux de l'intérêt équivaut à la suppression du profit et même de la plus-value. Mais s'il était possible de supprimer réellement l'intérêt par décret, quelle en serait la conséquence ? La classe des rentiers n'aurait alors aucun motif de prêter ses capitaux sous forme d'avances et elle serait incitée à les investir dans l'industrie pour son propre compte, soit directement, soit en participant à des sociétés par actions. La masse de plus-value enlevée à la classe ouvrière par la classe capitaliste resterait la même; seule la répartition en serait modifiée et encore d'une manière insignifiante. Notre proudhonien ne voit pas en effet que, maintenant déjà, dans l'achat des marchandises, tel qu'il est pratiqué dans la société bourgeoise, on ne paie en moyenne que " le travail nécessaire au remplacement du capital " (ce qui signifie : à la production d'une marchandise déterminée). C'est par le travail que se mesure la valeur de toutes les marchandises et il est rigoureusement impossible dans la société actuelle – abstraction faite des oscillations du marché- qu'il soit payé en moyenne pour les marchandises plus que le travail nécessaire à leur production. Non, mon cher proudhonien, ce n'est pas là que gît la difficulté; elle réside dans le fait que " le travail nécessaire au remplacement du capital " (pour employer votre confuse terminologie) n'est justement pas totalement payé. Quant à l'explication de ce fait, vous la trouverez chez Marx (Le Capital, pp. 128-1601 [11]). Et ce n'est pas tout. La suppression de l'intérêt du capital entraîne du même coup celle du loyer. Car " la maison et le logement sont naturellement compris, comme tous les autres produits, dans le cadre de cette loi ". Voilà qui est tout à fait dans l'esprit du vieux commandant qui fait appeler un de ses hommes, étudiant sursitaire : " Dites-moi, j'apprends que vous êtes docteur : venez donc de temps en temps chez moi; quand on a une femme et sept enfants, il y a toujours quelque bobo à soigner. " Le sursitaire : " Excusez-moi, mon commandant, mais je suis docteur en philosophie. " Le commandant : " Ça m'est bien égal; une boîte à pansement est toujours une boîte à pansement. " Il en va exactement de même de notre proudhonien : l'intérêt payé comme loyer ou celui du capital sont pour lui une seule et même chose : l'intérêt, c'est l'intérêt, et la boite à pansement, c'est la boîte à pansement. Nous avons vu plus haut que le prix du loyer, vulgairement le loyer, se compose de différentes parts : Et maintenant ce doit être clair, même pour le plus aveugle : Le propriétaire lui-même sera le premier à tendre la main pour conclure la vente, puisque, autrement, sa maison serait inutilisée et le capital qui y est investi resterait infructueux. Naturellement. Si on supprime l'intérêt de tout capital avancé, alors aucun propriétaire ne pourra plus recevoir un sou de loyer pour sa maison, tout simplement parce que, au lieu de loyer, on peut dire aussi " intérêt de location " et que celui-ci comprend une part qui est bien réellement l'intérêt d'un capital. Une boite à pansement reste une boîte à pansement. Si, en ce qui concerne l'intérêt ordinaire du capital, on n'a pu retirer leur efficacité aux lois sur l'usure qu'en les tournant, elles n'ont jamais touché même de très loin le taux du loyer. II était réservé à Proudhon de s'imaginer que sa nouvelle loi sur l'usure fixerait sans plus, non seulement le simple intérêt du capital, mais aussi le prix compliqué des loyers et qu'ainsi elle les abolirait progressivement. Pourquoi alors achèterait-on fort cher au propriétaire sa maison " simplement inutile " et dans ces conditions comment le propriétaire ne paierait-il pas pour se débarrasser de cette " maison simplement inutile ", afin de n'avoir plus de frais de réparations ? Sur ce sujet, on ne nous apporte aucune clarté. Après ce tour de force exécuté d'un air triomphant dans les hautes sphères du socialisme supérieur (le maître Proudhon disait suprasocialisme), notre proudhonien se croit autorisé à monter encore un peu plus haut. II ne s'agit plus maintenant que de tirer quelques conséquences pour mettre en pleine lumière notre sujet si important. Et quelles sont ces conséquences Elles découlent aussi peu de ce qui Précède que l'absence de valeur des immeubles d'habitation ne résulte de l'abolition du taux d'intérêt; dépouillées des expressions emphatiques et solennelles de notre auteur, elles signifient simplement que trois choses sont souhaitables pour faciliter le rachat des logements : Tout cela certes est bel et bon, mais n'apporte absolument aucune " pleine lumière " dans l'obscurité et la confusion de la pensée proudhonienne, malgré la phraséologie de marchand forain dont elle s'enveloppe. Celui qui a accompli une telle performance a bien alors le droit d'adresser aux travailleurs allemands un grave avertissement : Ces questions et d'autres analogues méritent, nous semble-t-il, toute l'attention de la démocratie sociale... Puisse-t-elle, comme ici dans celle du logement, s'efforcer de voir clair dans des questions tout aussi importantes, telles que le crédit, la dette publique, les dettes privées, les impôts, etc. Notre proudhonien nous laissa entrevoir ici toute une série d'articles sur les " questions analogues " et s'il les traite d'une façon aussi prolixe que le sujet présent " si important ", alors le Volksstaat sera suffisamment pourvu en manuscrits pour une année. En attendant, nous pouvons en indiquer d'avance le contenu, car tout se ramène en définitive à ce qui a déjà été dit : on abolit l'intérêt du capital, du même coup tombe l'intérêt à payer pour la dette publique et les dettes privées, le crédit devient gratuit, etc. La même formule magique est appliquée à tous les sujets quels qu'ils soient et, dans tous les cas on aboutit avec une logique implacable au même résultat étonnant : lorsque l'intérêt du capital sera aboli, il n'y aura plus d'intérêts à payer pour l'argent emprunté. Ce sont d'ailleurs de bien belles questions dont nous menace notre proudhonien : le crédit ! De quel crédit peut bien avoir besoin le travailleur, si ce n'est du crédit à la petite semaine ou de celui du mont-de-piété ? Et s'il lui est accordé gratuitement ou contre intérêts, même si ce sont des intérêts usuraires comme ceux du mont-de-piété, quelle est pour lui la différence ? Et si, d'une façon générale, il en retirait un profit et qu'ainsi les frais de production de la force de travail en devenaient moins élevés, est-ce que le prix de cette force de travail ne devrait pas tomber, lui aussi ? Mais pour le bourgeois, et surtout le petit bourgeois, pour ceux-là le crédit est une question importante; pour le petit bourgeois tout spécialement, ce serait merveilleux de pouvoir en tout temps obtenir du crédit et, par-dessus le marché, sans payer d'intérêts. " La dette publique " ! La classe ouvrière sait qu'elle n'en est pas responsable et, quand elle prendra le pouvoir, elle en laissera le paiement à ceux qui l'ont contractée. " Les dettes privées " ! Voir ce qui vient d'être dit pour le crédit. " Les impôts " ! Ils intéressent beaucoup la bourgeoisie, très peu les travailleurs : ce qu'ils paient comme impôts s'incorpore à la longue aux frais de production de la force de travail et doit par conséquent être compensé par les capitalistes. Tous ces points qui nous sont présentés ici comme des questions d'une haute importance pour la classe ouvrière n'intéressent essentiellement que les bourgeois et surtout les petits bourgeois, et, malgré Proudhon, nous soutenons que les travailleurs n'ont pas pour mission de veiller aux intérêts de ces classes. Quant à la grande question qui touche vraiment les travailleurs et qui est celle des rapports entre capitalistes et salariés, la question de savoir pour quelle raison les premiers peuvent s'enrichir avec le travail des seconds, notre disciple de Proudhon n'en dit mot. Son maître, il est vrai, s'en était occupé, mais sans y apporter la moindre clarté, et même dans ses derniers écrits, il n'est pour l'essentiel, pas plus avancé que dans sa Philosophie de la misère, que l'argumentation si frappante de Marx avait, déjà en 1847, rejetée dans son néant. Il est assez regrettable que les travailleurs de langue latine n'aient eu depuis vingt-cinq ans presque pas d'autre nourriture intellectuelle en matière de socialisme que les écrits de ce " socialiste du Second Empire "; ce malheur serait deux fois plus grand si maintenant la théorie proudhonienne devait également se répandre en Allemagne. Mais les précautions sont prises. Le point de vue théorique des travailleurs allemands est en avance de cinquante ans sur celui de Proudhon et il suffira d'avoir avec la seule question du logement fait un exemple pour être dispensé de nouveaux efforts sous ce rapport. DEUXIÈME PARTIECOMMENT LA BOURGEOISIE RÉSOUT LA QUESTION DU LOGEMENT L'étude de la solution proudhonienne de la question du logement a montré à quel point la petite bourgeoisie était directement intéressée par cette question. Mais la grande bourgeoisie ne l'est pas moins, bien que d'une façon indirecte. Les sciences naturelles modernes ont prouvé que les " vilains quartiers ", où s'entassent les travailleurs, constituent les foyers de toutes les épidémies qui périodiquement éprouvent nos cités. Les germes du choléra, du typhus, de la fièvre typhoïde, de la variole et autres maladies dévastatrices se répandent dans l'air pestilentiel et les eaux polluées de ces quartiers ouvriers; ils n'y meurent presque jamais complètement, se développent dès que les circonstances sont favorables et provoquent des épidémies, qui alors se propagent au-delà de leurs foyers jusque dans !es quartiers plus aérés et plus sains, habités par MM. les capitalistes. Ceux-ci ne peuvent impunément se permettre de favoriser dans la classe ouvrière des épidémies dont ils subiraient les conséquences; l'ange exterminateur sévit parmi eux avec aussi peu de ménagements que chez les travailleurs. Dès que cette constatation eut été établie scientifique ment les bourgeois philanthropes s'enflammèrent d'une noble émulation pour la santé de leurs ouvriers. On fonda des sociétés, on écrivit des livres, des projets furent esquissés, des lois débattues et décrétées en vue de tarir la source des épidémies sans cesse renaissantes. On examina les conditions d'habitation des travailleurs et l'on tenta de remédier aux maux les plus criants. En Angleterre notamment, où se trouvaient la plupart des villes importantes et où le danger pour les grands bourgeois était particulièrement pressant, une intense activité fut déployée; on nomma des commissions gouvernementales pour examiner les conditions sanitaires de la classe laborieuse; leurs rapports se distinguent honorablement, par leur documentation exacte, complète et impartiale, de ceux réunis sur le continent; ils servirent de base à des lois nouvelles qui intervinrent avec plus ou moins d'énergie. Si imparfaites qu'elles soient, elles l'emportent cependant infiniment sur tout ce qui jusqu'ici a été tenté dans ce sens sur le continent. Malgré cela, l'ordre social capitaliste engendre sans cesse et d'une façon si inéluctable les maux qu'il s'agit de guérir que, même en Angleterre, la situation s'est à peine améliorée. Comme d'habitude, l'Allemagne eut besoin d'une période bien plus longue avant que les foyers d'épidémies, qui là aussi sont chroniques, eussent atteint le degré d'acuité nécessaire pour tirer de sa torpeur la grande bourgeoisie. Toutefois, qui va lentement, va sûrement, et c'est ainsi que finalement naquit chez nous une littérature bourgeoise sur la santé publique et la question du logement, qui est un délayage des précurseurs étrangers, surtout des Anglais, et à laquelle on essaie par de belles phrases pédantes et ronflantes de conférer l'aspect trompeur d'une pensée plus profonde. C'est à cette littérature qu'appartient le livre du docteur Emil Sax [12] : Les conditions d'habitation des classes laborieuses et leur réforme, Vienne 1869. Pour exposer la manière bourgeoise de traiter la question du logement, je choisis ce livre entre tous les autres parce qu'il tente de résumer, dans la mesure du possible, toute la littérature bourgeoise sur ce sujet. Et quelle belle littérature que celle qui sert de " source " à notre auteur! Parmi les rapports parlementaires anglais qui sont les véritables et les principales sources, il ne cita par leur nom que trois des plus anciens; mais tout le livre nous apporte la preuve qu'il n'en a jamais regardé un seul; par contre on nous présente une série d'écrits pleins de lieux-communs bourgeois, de bonnes intentions platement réactionnaires et d'une philanthropie hypocrite : Ducpétiaux, Roberts, Hole, Huber, les débats dans les congrès de science sociale (ou plus exactement : du charbon) en Angleterre, la revue de l'Association pour le bien-être des classes laborieuses en Prusse, le compte rendu officiel autrichien sur l'exposition universelle de Paris, les comptes rendus officiels bonapartistes sur le même sujet, le Journal illustré de Londres [13], Par terre et par mer [14] , et, pour finir, " une autorité reconnue ", un homme " d'une manière de voir lucide et pratique ", " à la parole persuasive et chaleureuse ", à savoir Julius Faucher [15] ! II ne manque plus à cette liste que la Gartenlaube [16], le Kladderadatsch [17], et le soldat Kutschke [18]. Afin que l'on ne se méprenne pas sur son point de vue, M. Sax déclare à la page 22 : Nous désignons sous le nom d'économie sociale la. doctrine d'économie politique appliquée aux questions sociales; – plus exactement, l'ensemble des voies et des moyens que nous offre cette science, en partant de ses lois " d'airain " et dans te cadre de l'ordre social actuellement en vigueur, pour élever les prétendues (!) classes non possédantes au niveau des classes possédantes. Nous ne perdrons pas notre temps avec la notion confuse suivant laquelle l'économie politique pourrait vraiment s'occuper d'autres questions que de questions " sociales ". Et nous attaquons immédiatement le point le plus important. Le docteur Sax demande que les " lois d'airain " de l'économie bourgeoise, le " cadre de l'ordre social actuellement en vigueur ", en d'autres termes le mode de production capitaliste, demeurent inchangés et que néanmoins les " prétendues classes non-possédantes " soient élevées " au niveau des classes possédantes ". Or une condition préalable absolue du mode de production capitaliste est l'existence d'une véritable et non prétendue classe non possédante, qui n'a justement rien d'autre à vendre que sa force de travail et qui par conséquent est contrainte de la vendre aux industriels capitalistes. La tâche de la nouvelle économie sociale inventée par M. Sax est donc la suivante : à l'intérieur d'un état social fondé sur l'antagonisme entre les capitalistes, possesseurs de toutes les matières premières, de tous les moyens de production et d'existence d'une part et, d'autre part, les salariés ne possédant absolument rien d'autre que leur force de travail, trouver les voies et les moyens pour transformer tous les salariés en capitalistes, sans qu'ils cessent pour cela d'être des salariés. M. Sax pense avoir résolu cette question. Peut-être aura-t-il la bonté de nous montrer aussi comment transformer en maréchaux tous les soldats de l'armée française, dont chacun, depuis Napoléon l'ancien, porte dans sa giberne son bâton de maréchal, sans qu'ils cessent d'être de simples soldats. Ou bien comment s'y prendra pour faire un empereur avec chacun des 40 millions de sujets de l'empire allemand. C'est le caractère essentiel du socialisme bourgeois de chercher à maintenir la base de tous les maux dans la société actuelle et de vouloir en même temps les abolir. Les socialistes bourgeois, comme le dit déjà le Manifeste du Parti communiste veulent " remédier aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise "; ils veulent " la bourgeoisie sans le prolétariat ". Nous avons vu que c'est exactement ainsi que M. Sax pose le problème. Il en trouve la solution dans celle de la question du logement. Son avis est qu' en améliorant les habitations des classes laborieuses on pourrait remédier avec succès à la misère physique et morale précédemment décrite et ainsi – par la seule et large amélioration des conditions d'habitation – la majorité de ces classes pourrait être tirée du marais où s'enlise leur existence souvent à peina humaine et s'élever vers les sommets purifiés du bien être matériel et spirituel (p. 14). Soit dit en passant, il est dans l'intérêt de la bourgeoisie ce dissimuler l'existence d'un prolétariat créé par les conditions de la production capitaliste et qui est indispensable à sa conservation. C'est pourquoi M. Sax nous raconta à la page 21 que, sous la dénomination de classes laborieuses il faut comprendre toutes " les classes sociales dénuées de moyens ", " les petites gens en général, tels les artisans, les veuves, les pensionnés (!), les fonctionnaires subalternes, etc. ", à côté des ouvriers proprement dits. Le socialisme bourgeois tend la main au socialisme petit-bourgeois. D'où provient la crise du logement ? Comment est-elle née ? En bon bourgeois M. Sax ne peut savoir qu'elle est nécessairement produite par la forme bourgeoise de la société : une société ne peut exister sans crise du logement lorsque la grande masse des travailleurs ne dispose exclusivement que de son salaire, c'est-à-dire da la somme des moyens indispensables à sa subsistance et à sa reproduction; lorsque sans cesse de nouvelles améliorations mécaniques, etc., retirent leur travail à des masses d'ouvriers; lorsque des crises industrielles violentes et cycliques déterminent, d'une part, l'existence d'une forte armée de réserve de chômeurs et, d'autre part, jette momentanément à la rua la grande masse des travailleurs; lorsque ceux-ci sont entassés dans les grandes villes et cela à un rythme plus rapide que celui de la construction des logements dans les circonstances actuelles et qua pour les plus ignobles taudis il se trouve toujours des locataires; lorsqu' enfin, le propriétaire d'une maison, en sa qualité de capitaliste, a non seulement le droit mais aussi dans une certaine mesure; grâce à la concurrence, le devoir de tirer de sa maison, sans scrupules, les loyers les plus élevés. Dans une telle société, la crise du logement n'est pas un hasard, c'est une institution nécessaire; elle ne peut être éliminée ainsi que ses répercussions sur la santé, etc., que si l'ordre social tout entier dont elle découle est transformé de fond en comble. Mais le socialisme bourgeois ne peut se permettre de le savoir. Il ne peut expliquer la crise du logement par les circonstances. II n'a donc pas d'autre moyen pour l'expliquer que de recourir aux considérations morales sur la méchanceté des hommes, en quelque sorte au péché originel. Et alors on ne saurait méconnaître – ni par conséquent nier (audacieuse déduction!) – que la faute ... en revient d'une part, aux travailleurs eux-mêmes, qui demandent des logements, mais pour une autre part, de beaucoup la plus importante, à ceux qui assument la satisfaction de ce besoin, ou, bien que disposant des moyens nécessaires, ne l'assument pas, aux classes possédantes, supérieures de la société. La faute de ces dernières... c'est de ne pas prendre à coeur d'offrir de bons logements en quantité suffisante. De même que Proudhon nous faisait passer de l'économie à la jurisprudence, notre socialiste bourgeois nous entraîne ici de l'économie à la morale. Rien de plus naturel. A celui qui déclare intouchables le mode de production capitaliste, les " lois d'airain " de la société bourgeoise actuelle et qui pourtant veut en abolir les conséquences impopulaires, mais inéluctables, que reste-t-il en dehors de prêches moralisateurs aux capitalistes ? L'effet sentimental qu'ils produisent s'évapore aussitôt sous l'influence de l'intérêt privé et, au besoin, de la concurrence. Ils ressemblent tout à fait à ceux que la poule adresse aux canetons qu'elle a couvés, du bord de l'étang sur lequel ils nagent joyeusement. Les canetons vont à l'eau se moquant de l'absence de planches et les capitalistes se jettent sur le profit, se souciant fort peu de son manque de coeur. " Dans les affaires d'argent, la sentimentalité n'a pas sa place ", disait déjà le vieux Hansemann [19], qui s'y connaissait mieux que M. Sax. Les bons logements sont d'un prix si élevé qu'il est absolument impossible à la grande majorité des ouvriers d'en faire usage. Le grand capital... a peur de se risquer dans les habitations destinées aux classes laborieuses... aussi le besoin de se loger les fait-il tomber sous la coupe de la spéculation. Maudite spéculation; le grand capital ne spécule naturellement jamais ! Mais ce n'est pas la mauvaise volonté, seulement l'ignorance, qui empêche le grand capital de spéculer sur les maisons ouvrières : Les propriétaires d'immeubles ignorent totalement quel rôle important joue la satisfaction normale du besoin d'habitation; ils ne savent pas le mal qu'ils font aux gens, quand ils leur proposent, comme c'est la règle, de mauvais logements malsains, sans avoir le sens de leur responsabilité, et ils ne savent pas enfin combien par là ils se font tort à eux-mêmes (p. 27). Mais l'ignorance des capitalistes a besoin de celle des travailleurs pour provoquer la crise du logement. Après avoir concédé que les " couches les plus inférieures " de la classe ouvrière, " pour ne pas rester complètement sans abri, sont contraintes (!) de chercher d'une façon ou d'une autre un asile pour la nuit et que sous ce rapport elles sont sans aide ni défense ", M. Sax poursuit : Car c'est un fait universellement connu que beaucoup parmi eux (les ouvriers) par insouciance, mais surtout, par ignorance, déploient, pourrait-on presque dire, une véritable virtuosité pour retirer à leur corps les conditions d'un développement physique normal et d'une existence saine, parce qu'ils n'ont pas la moindre idée d'une hygiène rationnelle et notamment de l'énorme importance de l'habitation (p. 27). Mais c'est là que notre âne bourgeois montre le bout de l'oreille. Tandis que chez les capitalistes la " faute " se volatilisait en ignorance, chez les travailleurs l'ignorance n'est que l'occasion de la faute. Écoutons-le : II arrive ainsi (par cette ignorance), et pourvu qu'ils économisent tant soit peu sur le loyer, qu'ils entrent dans des logements sombres, humides, insuffisants, bref : faisant fi de toutes les exigences de l'hygiène... que souvent plusieurs familles louent ensemble un seul logement, voire une seule chambre – tout cela pour dépenser le moins possible pour le loyer – alors qu'ils gaspillent leur revenu d'une façon vraiment coupable en boissons et toutes sortes de plaisirs frivoles. L'argent que l'ouvrier gaspille " en alcool et en tabac " (p. 28), la " vie de cabaret avec toutes ses déplorables conséquences, qui comme une masse de plomb entraîna sans cesse la classe ouvrière dans le ruisseau ", est pour M. Sax comme un poids sur son estomac. Que dans les conditions actuelles l'alcoolisme chez les travailleurs est un produit nécessaire de leur mode d'existence aussi fatal que le typhus, le crime, la vermine, l'huissier et autres maladies sociales, si fatal que l'on peut calculer à l'avance la moyenne du nombre de ceux qui s'adonneront à la boisson, tout cela M. Sax, une fois de plus, ne peut pas le savoir. Du reste à l'école communale, notre maître nous disait déjà : " Les gens du commun vont au bistrot et les gens bien à leur club ", et comme j'ai été dans les deux, je puis témoigner de l'exactitude de ses propos. Tout ce bavardage sur l' " ignorance " des deux parties se ramène aux vieux slogans sur l'harmonie des intérêts du Capital et du Travail. Si les capitalistes connaissaient leur véritable intérêt, ils procureraient aux ouvriers de bons logements et d'une façon générale un meilleur standard de vie; et si les travailleurs comprenaient leur véritable intérêt, ils ne feraient pas de grèves, ne s'occuperaient pas de socialisme, ne se mêleraient pas de politique, mais suivraient bien sagement leurs supérieurs, les capitalistes. Malheureusement les deux parties découvrent leur intérêt tout à fait ailleurs que dans les prêches de M. Sax et de ses innombrables devanciers. L'évangile de l'harmonie entre le Capital et le Travail est prêché depuis déjà une cinquantaine d'années; la philanthropie bourgeoise a dépensé de grosses sommes en installations modèles pour le prouver; et, comme nous le verrons par la suite, nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'il y a cinquante ans. Et maintenant notre auteur aborde la solution pratique de la question. Proudhon projetait de rendre les travailleurs propriétaires de leurs logements; le fait que le socialisme bourgeois dès avant lui avait tenté et tente encore de réaliser pratiquement ce projet, montre à quel point cette solution était peu révolutionnaire. M. Sax à son tour nous déclare que la question du logement ne sera résolue qu'en transférant aux ouvriers la propriété de leur logement (pp. 58 et 59). Mieux encore, à cette pensée il entre en transe poétique et laisse éclater un enthousiasme lyrique : C'est une chose bien caractéristique que la nostalgie de l'homme pour la propriété terrienne; c'est un instinct que n'a pu affaiblir même le rythme fiévreux de la vie mercantile actuelle. C'est le sentiment inconscient de l'importance de la conquête économique que représente la propriété foncière. Par elle il acquiert la sécurité, il est pour ainsi dire solidement enraciné dans le sol, et toute économie (!) possède en elle sa base la plus durable. Mais la vertu bienfaisante de la propriété foncière s'étend bien au-delà de ces avantages matériels. Celui qui est assez heureux pour posséder une telle propriété a atteint le plus haut degré imaginable d'indépendance économique; il dispose d'un domaine qu'il administre et gouverne souverainement; il est son propre maître; il jouit d'un certain pouvoir et d'une sécurité pour les mauvais jours; la conscience qu'il a de lui-même s'accroît et avec elle sa force morale. De là provient la profonde signification de la propriété dans la question présente... Le travailleur exposé aujourd'hui sans défense aux variations de la conjoncture, dans la dépendance perpétuelle da son patron, serait par là, et jusqu'à un certain point, libéré de cette situation précaire, il deviendrait "n capitaliste et serait assuré contre les risques du chômage ou de l'incapacité de travail, grâce au crédit foncier qui en conséquence lui serait ouvert. Il s'élèverait ainsi de la classe des non possédants à celle des possédants (p. 63). M. Sax semble supposer que l'homme est essentiellement paysan, sans quoi il n'imaginerait pas chez les travailleurs da nos grandes villes une nostalgie de la propriété foncière, que personne ne leur a jamais découverte. Pour eux, la liberté de mouvement est la première condition vitale et la propriété foncière ne peut être qu'une entrave. Procurez leur des maisons qui leur appartiennent, enchaînez-les à nouveau à la glèbe, et vous briserez leur force da résistance à l'abaissement des salaires par les fabricants. Un travailleur, pris isolément, peut à l'occasion vendre sa petite maison; mais en cas de grève sérieuse ou de crise industrielle généralisée, toutes les maisons appartenant aux travailleurs touchés devraient fatalement être mises en vente et par conséquent ne trouveraient pas d'acquéreurs ou alors il faudrait s'en défaire à un prix très inférieur à celui payé à l'achat. Et si elles trouvaient toutes des acheteurs, la grande réforme proposée par M. Sax pour résoudre la question du logement serait réduite à néant et il lui faudrait repartir à zéro. Mais les poètes vivent dans un monde imaginaire et c'est le cas aussi de M. Sax qui se figure que le propriétaire foncier " a atteint le plus haut degré imaginable d'indépendance économique ", qu'il jouit d' " une sécurité ", qu' " il deviendrait un capitaliste et serait assuré contre les risques du chômage et de l'incapacité de travail, grâce au crédit qui en conséquence lui serait ouvert ", etc. Que M. Sax regarde donc les petits paysans en France et en Rhénanie : leurs maisons et leurs champs sont on ne peut plus grevés d'hypothèques; leur récolte appartient à leurs créanciers, alors qu'elle est encore sur pied, et ce n'est pas eux qui administrent souverainement leur " domaine ", mais l'usurier, l'avocat et l'huissier. C'est là, il est vrai, le plus haut degré imaginable d'indépendance économique – pour l'usurier. Et pour que les travailleurs mettent le plus vite possible leur maisonnette sous sa souveraineté, le bon et prévoyant M. Sax, leur indique le crédit qui leur est ouvert et auquel recourir en cas de chômage et d'incapacité de travail, au lieu de tomber à la charge de l'Assistance Publique. De toute façon, M. Sax a résolu la question posée au début : l'ouvrier devient un capitaliste par l'acquisition de sa propre maisonnette. Or, le capital donne le pouvoir de disposer du travail non payé d'autrui. La petite maison du travailleur ne devient donc du capital que s'il la loue à un tiers et alors s'approprie, sous forme de loyer, une part du travail de ce tiers. En l'habitant lui-même il empêche justement que cette maison devienne du capital, tout comme le veston que j'achète au tailleur et que j'endosse cesse au même moment d'être du capital. Le travailleur qui possède une maisonnette d'une valeur de mille thalers n'est plus, il est vrai, un prolétaire, mais il faut être M. Sax pour l'appeler un capitaliste. Le capitalisme de notre travailleur a une autre face. Supposons que, dans une région industrielle donnée, ce soit devenu la règle que chaque ouvrier possède sa propre maisonnette. Dans ce cas, la classe ouvrière de cette région est logée gratis; les frais de logement n'entrent plus dans la valeur de sa force de travail. Mais toute diminution des frais de production de la force de travail, c'est-à-dire tout abaissement un peu durable du prix des moyens de subsistance de l'ouvrier, revient, " en se basant sur les lois d'airain de la doctrine d'économie politique ", à exercer une pression sur la valeur de la force de travail qui entraîne finalement une baisse correspondante du salaire. Celui-ci donc tomberait de la somme économisée en moyenne sur le loyer courant, ce qui veut dire que le travailleur paierait le loyer de sa propre maison, non pas comme précédemment sous la forme d'une somme d'argent remise au propriétaire, mais sous la forme de travail non payé exécuté pour le compte du fabricant qui l'emploie. De cette manière, les économies investies par le travailleur dans sa petite maison deviendraient bien dans une certaine mesure du capital... non pour lui, mais pour le capitaliste, son employeur. Ainsi, même sur le papier, M. Sax ne parvient pas à transformer son ouvrier en un capitaliste. Notons en passant que ce qui précède vaut pour toutes les réformes dites sociales qui tendent à réaliser une économie ou à abaisser le prix des moyens d'existence de l'ouvrier. En effet : ou bien elles sont appliquées d'une façon générale et il s'ensuit une diminution de salaire correspondante, ou bien elles restent des expériences isolées et alors le simple fait d'être des exceptions démontre que leur application sur une grande échelle est incompatible avec le mode de production capitaliste en vigueur. Supposons que, dans une région, on ait réussi, par l'introduction généralisée de coopératives de consommation, à faire baisser de 20% les moyens de subsistance de l'ouvrier; à la longue le salaire y tomberait lui aussi d'environ 20%, c'est-à-dire dans la proportion même où les moyens de subsistance en question entrent dans son entretien. Si, par exemple, l'ouvrier consacre en moyenne 3/4 de son salaire hebdomadaire à l'achat de ces moyens de subsistance, le salaire tombera finalement des 3/4 de 20%, soit 15%. Bref, dès qu'une de ces réformes pour réaliser des économies s'est généralisée, le travailleur reçoit d'autant moins de salaire que les dites économies lui permettent de vivre à meilleur marché. Donnez à chaque travailleur un revenu indépendant, fruit de l'épargne, de 52 thalers et son salaire hebdomadaire baissera finalement d'un thaler. Par conséquent : plus il économise et moins il reçoit de salaire. Il n'économise donc pas dans son propre intérêt, mais dans celui du capitaliste. Que faut-il de plus pour " éveiller en lui la première vertu économique, le sens de l'épargne" ? (p. 64). D'ailleurs M. Sax ne tarde pas à nous dire que les travailleurs doivent devenir propriétaires de leur maison non pas tant dans leur intérêt que dans celui des capitalistes : Non seulement la classe ouvrière, mars la société dans son ensemble, a le plus grand intérêt à voir le plus grand nombre de ses membres attachés (!) au sol... (Je voudrais bien voir M. Sax dans cette position)... Toutes les forces secrètes qui enflamment le volcan de la question sociale, brûlant sous nos pieds, l'amertume des prolétaires, la haine... les dangereuses confusions d'idées... s'évanouiront comme les brumes du matin au lever du soleil, quand... les travailleurs eux-mêmes passeront de cette manière dans la classe des possédants (p. 65). En d'autres termes, M. Sax espère que, grâce au changement social que devrait entraîner l'acquisition d'une maison, les travailleurs perdront également leur caractère prolétarien et redeviendront dociles et veules comme leurs ancêtres qui, eux aussi, possédaient une maison. Que messieurs les proudhoniens veuillent bien en tenir compte. M. Sax croit avoir ainsi résolu la question sociale : La répartition plus équitable des biens, cette énigme du sphinx que tant d'hommes déjà ont en vain tenté de résoudre, n'est-elle pas un fait tangible réalisé devant nous, n'est-elle pas ainsi arrachée à la sphère de l'idéal et entrée dans le domaine de la réalité ? Et avec sa réalisation n'avons-nous pas atteint un de ces buts suprêmes que même les socialistes les plus extrémistes présentent comme un point culminant de leurs théories ? (p. 66). C'est vraiment une chance d'avoir pu arriver jusqu'ici. Ce cri de joie représente en effet le " point culminant " de ouvrage de M. Sax, et à partir de là on redescend doucement de " la sphère de l'idéal " vers la plate réalité, et quand on arrivera en bas on trouvera que pendant notre absence rien, absolument rien n'a changé. Notre guide nous fait faire un premier pas sur le chemin de la descente en nous apprenant qu'il existe deux systèmes logements ouvriers : celui du cottage, où chaque famille ouvrière a sa petite maison avec si possible un jardinet comme en Angleterre, et celui de la caserne avec de grands bâtiments contenant de nombreux logements ouvriers, comme à Paris, Vienne, etc. Entre les deux se place le système en usage dans le nord de l'Allemagne. Or, à la vérité, c'est le système du cottage qui serait le seul indiqué, le seul, dans lequel le travailleur pourrait acquérir la propriété de sa maison; d'ailleurs celui de la caserne présenterait de très grands inconvénients pour la santé, la moralité et la paix domestique – mais hélas, trois fois hélas, le système du cottage est irréalisable précisément dans les centres où sévit la crise du logement, à savoir dans les grandes villes, à cause de la cherté des terrains, et on pourra encore s'estimer heureux si l'on y construit, à la place de grandes casernes, des maisons de 4 à 6 logements, ou si on remédie aux principaux défauts de la caserne par toutes sortes d'artifices de construction (pp. 71-92). Que nous voilà donc déjà loin des hauts sommets, n'est-il pas vrai ? La transformation des travailleurs en capitalistes, la solution de la question sociale, la maison appartenant en propre à chaque travailleur – tout cela est demeuré là-haut " dans la sphère de l'idéal "; tout ce qui nous resta à faire, c'est d'introduire à la campagne le système du cottage et d'organiser dans les villes les casernes ouvrières le moins mal possible. On avoue donc que la solution bourgeoise de la question du logement a fait faillite : elle s'est heurtée à l'opposition entre la ville et la campagne. Et nous voici arrivés au coeur même de la question; elle ne pourra être résolue que si la société est assez profondément transformée pour qu'elle puisse s'attaquer à la suppression de cette opposition, poussée à l'extrême dans la société capitaliste d'aujourd'hui. Bien éloignée de pouvoir supprimer cette opposition, elle la rend au contraire chaque jour plus aiguë. Les premiers socialistes utopiques modernes, Owen et Fourier, l'avaient déjà parfaitement reconnu. Dans leurs constructions modèles, l'opposition entre la ville et la campagne n'existe plus. Il se produit donc le contraire de ce qu'affirme M. Sax : ce n'est pas la solution de la question du logement qui résout du même coup la question sociale, mais bien la solution de la question sociale, c'est-à-dire l'abolition du mode de production capitaliste, qui rendra possible celle de la question du logement. Vouloir résoudre cette dernière avec le maintien des grandes villes modernes est une absurdité. Ces grandes villes modernes ne seront supprimées que par l'abolition du mode de production capitaliste et quand ce processus sera en train, il s'agira alors de tout autre chose que de procurer à chaque travailleur une maisonnette qui lui appartienne en propre. Pour commencer, toute révolution sociale devra prendre les choses au point où elle les trouvera et remédier aux maux les plus criants avec les moyens existants. Et nous avons déjà vu qu'on peut apporter un soulagement immédiat à la crise du logement en expropriant une partie des habitations de luxe appartenant aux classes possédantes et en réquisitionnant l'autre. Quand, par la suite, M. Sax sort des grandes villes et discourt longuement sur les colonies ouvrières qui doivent être érigées à côté des villes, nous dépeignant toutes leurs merveilles, leurs " canalisations d'eau, leur éclairage au gaz, leur chauffage central à l'air et à l'eau, leurs cuisines buanderies, leurs séchoirs, leurs salles de bains, etc. ", avec des " jardins d'enfants, des écoles, des salles de prières (!) et de lecture, des bibliothèques... des cafés et des brasseries, des salles de danse et de musique en tout bien tout honneur ", avec la vapeur qu'une canalisation pourra amener dans toutes les maisons, " permettant ainsi dans une certaine mesure de transférer la production des fabriques dans l'atelier domestique " : cela ne change rien à rien. Cette colonie, telle qu'il nous la dépeint, est empruntée directement aux socialistes Owen et Fourier par M. Huber qui l'a complètement embourgeoisée, simplement en la dépouillant de tout ce qu'elle avait de socialiste. Et par là elle devient doublement utopique. Aucun capitaliste n'a intérêt à édifier de telles colonies, aussi bien il n'en existe nulle part au monde en dehors de Guise, en France; et celle-ci a été construite par un fouriériste, non comme une affaire rentable, " mais comme expérience socialiste " [20]. Pour appuyer sa manie d'échafauder des projets bourgeois, M. Sax aurait pu tout aussi bien citer la colonie communiste " Harmony Hall " fondée par Owen dans le Hampshire au début des années quarante et qui a disparu depuis longtemps. Mais tout ce bavardage sur l'installation de colonies n'est qu'une pauvre tentative, aussitôt abandonnée, pour s'envoler à nouveau dans la " sphère de l'idéal ". Nous en redescendons allègrement. La solution la plus simple est maintenant que les patrons, les fabricants aident les ouvriers à trouver des logements qui répondent à leurs besoins, soit qu'ils les construisent eux-mêmes, soit qu'ils incitent les ouvriers à les bâtir en mettant des terrains à leur disposition, en avançant les capitaux pour la construction, etc. (p. 106). Nous voilà une fois de plus hors des grandes villes, où il ne peut être question de tout cela, et renvoyés à la campagne. M. Sax démontre alors qu'il est de l'intérêt même des fabricants d'aider leurs ouvriers à se procurer des logements acceptables; d'une part, c'est un bon placement pour les capitaux; d'autre part, il en résultera immanquablement une élévation de la situation des ouvriers... un accroissement de leur force de travail physique et intellectuelle, ce qui naturellement... ne profite pas moins au patron. Ceci nous indique sous quel angle véritable envisager sa participation à la question du logement : cette participation se présente comme l'aboutissement de l'association latente, du souci, dissimulé le plus souvent sous le couvert d'efforts humanitaires, qu'ont les patrons du bien-être physique et économique, intellectuel et moral de leurs ouvriers – souci qui grâce aux résultats obtenus, à savoir la constitution et la garantie d'un personnel capable, habile, docile, satisfait et dévoué, trouve de lui-même sa récompense financière (p. 108). Cette pompeuse formule de l' " association latente ", par laquelle Huber a cherché â conférer à son radotage de bourgeois-philanthrope un " sens plus élevé ", ne change rien à l'affaire. Même sans cette formule, les grands fabricants ruraux, notamment en Angleterre, ont compris depuis longtemps que la construction de logements ouvriers est non seulement une nécessité, et un élément indispensable des investissements de la fabrique, mais encore qu'elle est tout à fait rentable. En Angleterre, des villages entiers ont surgi de cette manière, dont certains sont devenus plus tard des villes. Quant aux travailleurs, au lieu de se montrer reconnaissants aux capitalistes-philanthropes, ils ont de tout temps élevé de très sérieuses objections au " système des cottages ". Non seulement ils doivent payer des prix de monopoles pour ces maisons, le fabricant n'ayant pas de concurrent, mais â chaque grève ils se trouvent aussitôt sans abri, le fabricant les mettant sur-le-champ à la rue, ce qui rend toute résistance très difficile. On pourra trouver d'autres détails dans mon livre sur La situation de la classe laborieuse en Angleterre (pp. 224 et 228) [21]. Cependant M. Sax pense que tout ceci " mérite à peine une réfutation" (p. 111). Ne veut-il pas procurer au travailleur la propriété de sa maisonnette ? Assurément, mais comme " les patrons doivent pouvoir toujours disposer du logement pour le remplaçant de l'ouvrier, au cas où celui-là viendrait à être licencié ", alors, eh bien alors, il faudrait pour ces cas-là " un accord verbal qui prévoie la révocabilité de la propriété " ! (p. 113) [22]. Cette fois-ci nous sommes descendus à une vitesse inattendue. II s'agissait tout d'abord de rendre l'ouvrier propriétaire de sa petite maison; puis on nous apprend que ceci est impossible dans les villes et ne peut s'appliquer qu'à la campagne; et maintenant on nous déclare que même à la campagne cette propriété doit être " révocable par accord verbal " ! Avec cette nouvelle espèce de propriété découverte par M. Sax à l'usage des travailleurs, avec leur transformation en capitalistes " révocables par accord verbal ", nous nous retrouvons sains et saufs sur la terre ferme. Nous avons maintenant à rechercher ce que les capitalistes et autres philanthropes ont véritablement fait pour résoudre les questions du logement. IIS'il faut en croire notre docteur Sax, messieurs les capitalistes ont d'ores et déjà apporté une importante contribution à la solution de la crise du logement, et la preuve a été faite que cette question peut être résolue sur la base du mode de production capitaliste. En premier lieu, M. Sax nous cite... la France bonapartiste ! On sait que Louis Bonaparte, à l'époque où se tenait à Paris l'exposition universelle, nomma une commission, apparemment pour établir un rapport sur la situation des classes travailleuses en France, en réalité pour la dépeindre comme vraiment paradisiaque, ceci pour la plus grande gloire de l'Empire. Et c'est au rapport de cette commission, composée des instruments les plus corrompus du bonapartisme, que se réfère M. Sax, pour cette raison surtout que les résultats de leurs travaux " suivant la propre déclaration du comité qui en était chargé, sont à peu près complets pour la France " ! Et que sont ces résultats ? Parmi les 89 grands industriels ou sociétés par actions qui ont fourni des renseignements, 31 n'ont bâti aucun logement ouvrier quant à ceux qui ont été construits, ils abritent, suivant la propre estimation de Sax, tout au plus de 80 000 à 60 000 personnes et ils se composent presque exclusivement de deux pièces pour chaque famille. II va de soi que tout capitaliste qui, par les conditions de son industrie – force hydraulique, mines de charbon, de fer et autres, etc. – est attaché à une localité rurale déterminée, doit construire des logements pour ses ouvriers lorsqu'il n'en existe pas. Mais pour y voir une preuve de ; " association latente ", " un éloquent témoignage de la compréhension plus grande pour la question et sa haute portée ", " un début plein de promesses " (p. 115), il faut avoir l'habitude invétérée de s'en faire accroire à soi même. D'ailleurs, sur ce point également, les industriels des différents pays se distinguent les uns des autres suivant leur caractère national respectif. Par exemple, M. Sax nous raconte (p. 117), ce qui suit : En Angleterre, c'est seulement dans ces tout derniers temps que l'on remarque une activité accrue des patrons dans ce sens. Il s'agit notamment des hameaux éloignés, à la campagne... Le fait que les travailleurs ont fréquemment un long chemin à parcourir de la localité la plus proche à 1.a fabrique et que y parvenant déjà épuisés ils fournissent un travail insuffisant, voilà principalement ce qui incite les patrons à construire des logements pour leur personnel ouvrier. En même temps s'accroît le nombre de ceux qui, dans une intelligence plus profonde de la situation, associent plus ou moins à la réforme du logement tous les autres éléments de l'association latente et c'est à eux que ces florissantes colonies sont redevables de leur existence... Les noms d'Ashton à Hyde, Ashworth à Turton, Grant à Bury, Greg à Bollington, Marshall à Leeds, Strutt à Belper, Salt à Saltaire, Akroyd à Copley entre autres, sont pour ce motif bien connus dans le Royaume-Uni. Sancta simplicitas et ignorance plus sainte encore. Ce n'est que dans " ces tout derniers temps " qu'en Angleterre les fabricants ruraux ont construit des logements ouvriers ! Non, cher Monsieur Sax, les capitalistes anglais sont de vrais grands industriels, non pas seulement par la bourse, mais aussi par le cerveau. Longtemps avant que l'Allemagne possédât une véritable grande industrie, ils avaient compris qu'avec la fabrication rurale le débours pour des logements ouvriers était une partie nécessaire, directement et indirectement très rentable, du capital total investi. Bien avant que la lutte entre Bismarck et la bourgeoisie eût donné aux travailleurs allemands la liberté de coalition, en Angleterre les fabricants, les propriétaires de mines et les maîtres da forges avaient fait l'expérience de la pression qu'ils pouvaient exercer sur des travailleurs en grève, s'ils étaient en même temps les propriétaires des logements occupés par leurs ouvriers. " Les florissantes colonies " d'un Greg, d'un Ashton, d'un Ashworth appartiennent tellement peu aux " tout derniers temps ", que, il y a déjà quarante ans, elles furent, à son de trompe, données en exemple par la bourgeoisie, ainsi que je l'ai moi-même montré en détail, il y a déjà vingt-huit ans, dans La situation de la classe laborieuse (pp. 228-230, note) [23]. Les colonies de Marshall et Akroyd (c'est ainsi que s'écrit son nom) sont à peu près de la même époque et celle de Strutt est encore bien plus ancienne, remontant dans ses débuts au siècle précédent. Et comme en Angleterre on estime à quarante ans la. durée moyenne d'un logement ouvrier, M. Sax peut en comptant sur ses doigts se rendre compte lui-même de l'état de décrépitude dans lequel se trouvent maintenant ces " florissantes colonies ". De plus, la majeure partie d'entre elles n'est plus située à la campagne; par l'énorme extension de l'industrie, elles ont été pour la plupart tellement entourées de fabriques et de maisons qu'elles se trouvent aujourd'hui placées au centre de villes sales et enfumées, comptant 20 à 30 000 habitants et plus; ce qui n'empêche nullement la science bourgeoise allemande représentée par M. Sax, de reprendre avec une parfaite constance, les panégyriques de 1840, qui n'ont plus de signification aujourd'hui. Et le vieux Akroyd ! Ce brave homme était, il est vrai, un philanthrope de la plus belle eau. Il portait à ses ouvriers, et particulièrement à ses ouvrières, un tel amour que ses concurrents dans le Yorkshire, moins philanthropes, avaient coutume de dire qu'il faisait marcher sa fabrique exclusivement avec ses propres enfants ! M. Sax n'en prétend pas moins que dans ces florissantes colonies " les naissances illégitimes sont de plus en plus rares " (p. 118). Certes, les naissances illégitimes hors du mariage; les jolies filles se marient en effet très jeunes dans les districts industriels anglais. En Angleterre, depuis soixante ans et plus, la construction simultanée de logements ouvriers à côté de toute grande fabrique rurale a été de règle. Comma nous l'avons déjà dit, beaucoup de ces villages industriels sont devenus le centre autour duquel s'est ensuite agglomérée une cité industrielle avec tous les maux qu'elle entraîne. Ces colonies n'ont donc pas résolu la question du logement, ce sont elles au contraire qui, dans leur localité, l'ont créée. Par contre, dans les pays qui sur le plan de la grande industrie n'ont fait qu'emboîter le pas à l'Angleterre et qui d'ailleurs n'en possèdent une que depuis 1848, en France et surtout en Allemagne, la situation est toute différente. Là ce sont d'immenses fabriques et usines métallurgiques – comme les usines Schneider au Creusot et celles de Krupp à Essen – qui seules, après de longues hésitations, se décident à bâtir quelques logements ouvriers. Les industriels ruraux, dans leur grande majorité, laissent leurs travailleurs faire des kilomètres sous la pluie, la neige ou le soleil brûlant pour se rendre le matin à l'usine et rentrer le soir à la maison. C'est ce qui arrive particulièrement dans les régions montagneuses – dans les Vosges de France et d'Alsace, comme dans les vallées de la Wupper, de la Sieg, de l'Agger, de la Lenne et autres rivières de Westphalie et de Rhénanie. Dans les monts Métalliques, en Saxe, il ne doit pas en être autrement. Chez le |